Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

dimanche 1 mars 2009

Papé...

Tu t'appelais Roland. Je t'ai toujours appelé papé.
Depuis que j'écris, j'ai souvent parlé de toi. Longuement. Beaucoup de mes fictions sont pleines de toi. Et de moi avec toi.
Et cette presque payse me demande d'écrire sur mon grand-père.
Alors je vais encore parler de toi. Un peu.

Si les femmes de ma famille ont transmis leur expérience dans mon coeur et ma mémoire, tu m'as offert ta force. Je te dois mon amour inconditionnel des livres, et de la plume. Je te dois une curiosité immense, qui me pousse à écouter l'autre, et prendre ce qu'il offre, parfois sans s'en douter. Je te dois le plus fort de mes racines, le plus profond de mon amour pour cette terre qui était la tienne. Je te dois mon identité. Et mon appartenance à un clan. Grâce à toi, papé, je ne me sens pas abandonnée.
Seule, oui. Depuis ta mort, je me suis souvent sentie très seule.

Tu étais basque. Donc bourru, silencieux, têtu et généreux. Ta vie aurait pu faire la trame d'un roman incroyable, une sorte de saga étonnante, mêlant traditions et ouverture d'esprit peu commune, pour les gens de ton époque. Mais tu as tant vécu, papé.
Tu as eu mille métiers, de gemmeur à vigneron, d'infirmier à duelliste à main nue... Tu as même accompagné dans sa fin de vie une vieille comtesse russe, exilée à Biarritz dans les années vingt.
Fils de très gros bourgeois, tu n'as pas connu tes parents. Ta mère, très belle sur son gisant, est morte en te donnant la vie, et ton père a disparu la même nuit, après avoir perdu toute sa fortune au casino. Tu ne l'as jamais revu.
Est-ce pour cela que tu aimais tant avoir toute ta famille tout près de toi, papé ?

Tu me racontais mille et une histoires, enfant, que tu inventais juste pour me voir sourire. Mais tu ne parlais pas de toi. Tu racontais votre vie de couple, mais pas la tienne.
Je ne sais toujours pas ce qui t'a poussé à me confier tout ce pan de ta vie, ce pan si noir, si insensé de notre histoire. Cette confession, ce témoignage a bouleversé toute ma vie, papé. Et je te remercie de ce cadeau que tu m'as fait, pour mes douze ans. Parler de ta déportation a dû être tellement douloureux. Et pourtant, tu l'as fait avec tant de douceur, tant de véracité, tu as tellement pris soin de me souligner absolument tout ce qui t'a fait tenir, que c'est devenu une formidable leçon de vie. Qu'ensuite ce récit t'ait apaisé m'a fait comprendre comme il est important de dire les choses. Pour qu'elles ne tuent plus.

Tu étais la pierre angulaire de la famille. Son centre de gravité.
Non. Son centre de vie.
Et je n'ai pas su m'appuyer sur ce roc offert, quand je suis partie à la dérive. Perdue dans mes rêves opiacés, dans mes enfers et mes douleurs de manque, je ne t'ai pas vu faiblir, maigrir, te tasser un peu plus sur toi-même.
Tu es mort le 6 juin 1974, pile trente ans après le débarquement. Après la fin de cette période qui t'avait tant meurtri, comme une boucle qui se referme.
J'ai assisté à ton enterrement. On me l'a dit. Car je ne m'en souviens pas. Je ne t'ai pas pleuré. Car je ne me suis rendue compte de ta mort qu'un an après, papé.
Un an à me battre pour survivre, à mon tour. Avec dans la tête ton récit, ta propre survie, ta propre force, qui m'a fait tenir debout, presque malgré moi. Chaque jour, chaque heure, chaque seconde, je me disais "S'il a survécu, tu peux, tu dois le faire."
Alors j'ai survécu.
Et c'est sous un chêne séculaire que j'ai réalisé ta mort. Et j'ai eu honte, papé. Mal, et honte. Je t'aimais tant, papé, et je n'ai pas été présente, pour te dire adieu. Mais l'amour que tu m'as sans cesse donné, papé, il était si fort, qu'il m'a offert le pardon que je ne pouvais pas m'accorder. Même ça, je te le dois.
Je n'ai que très peu de regrets, tu sais ? Parce que je tiens de toi la certitude que ce sont nos erreurs et nos égarements, qui nous forgent plus profondément que tout le reste.
Mais j'aurai toujours celui de n'avoir pas pu partager avec toi ma renaissance.

Tu t'appelais Roland. Je t'appelais papé. Et je t'aimais... à en vivre.



Pour Kaléïdoplumes

Posté par patitouille à 17:03 - Prose poêtique - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires

    J'ai pourtant lu tes notes sur ta famille mais là... et merde, tu viens de me filer la chair de poule et les larmes aux yeux. Quel Papé tu avais ! Merci à toi pour ces paroles de vie et d'amour.

    Posté par beabulle, lundi 2 mars 2009 à 19:30
  • Merci de ce que tu dis de ton grand-père.... un merci tout simple dit entre deux ruisselets de larmes, qui nettoient mon coeur aussi.

    Posté par Mésange, mardi 3 mars 2009 à 08:40

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