Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

jeudi 23 avril 2009

État de choc

La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société.
Enfin, il parait.
Il ne sait pas pourquoi cette phrase d'il ne sait plus qui trottine dans sa tête. Telle un mantra, elle tourne en boucle, obstruant tout autre éventuel embryon de pensée. C'est en entrant dans le passage couvert qu'elle a fait son apparition.
Il a couru jusque là, au point de suffoquer. Il ne sait pas non plus pourquoi. Pourquoi il a couru, pourquoi vers ce passage... il ne sait pas. Juste ce mantra, en boucle.

Respire.

Il marche maintenant, les mains compressant ses côtes tandis qu'il reprend son souffle. Il s'arrête, un peu perdu, un peu épuisé. À bout.

Les marches près de la porte bleue. Assied-toi.

Tout compte fait, il s'assoit. Deux marches lui tendent calmement les bras. Enfin, leur pierre fraiche. Et puis le bleu de la porte qu'elles desservent lui plait. Il souffle. Son coeur reprend un rythme un peu moins saccadé, un peu plus normal. La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société
Ça l'énerve un peu, quand même, cette litote idiote. Ça l'empêche de gouter pleinement le calme du passage désert. Lui qui n'aime pas trop ne pas voir le ciel, lui qui d'habitude fuit les espaces étriqués, se sent bien sur ces marches froides, dans cette ruelle d'un autre temps. Ses yeux détaillent ce qui s'offre à son regard : les piliers vaguement passés au torchis blanc, les ouvertures cathédrale baignées de soleil qui laissent des ombres fluides sur les pavés et plongent dans la pénombre la rigole qui serpente en plein milieu de la chaussée. Et au plus loin qu'il peut voir, cette ruelle tantôt sombre tantôt éclatante de lumière, qui va se rétrécissant, comme un boyau menant à la matrice.
Il ferme les yeux, se laisse bercer par le murmure lointain d'une circulation fournie, par le bruissement assourdi d'une vie active et trépidante. Au loin, des gens vivent, bougent, parlent. Ici, juste cette paix étonnante, ce silence... La rue est le cordon ombilical qui relie l’individu à la société .
Sauf dans sa tête.

Rappelle-toi.

Les yeux toujours fermés, il presse ses mains contre son front. Il y a quelque chose... qui manque ? Quelque chose lui échappe, le titille du côté de l'estomac, l'empêche de véritablement se détendre. Il essaie de se souvenir, mais c'est comme si sa tête était pleine de coton. Ou de boue où ses pensées s'engluent.

État de choc... SOUVIENS-TOI !

Ah ! Oui ! Ça lui revient maintenant. Voilà, il sait où cette ruelle mène. C'est ridicule, comment a-t-il pu ne pas s'en souvenir ?
Ce chemin, il l'a pris des années durant, chaque jour, pour rentrer de l'école. Même qu'à chaque fois, il faisait une pause près du canal. L'ancien chemin de ronde de la ville fortifiée. Qu'est-ce qu'il a pu s'en conter, dans ce passage ! Du noble chevalier au soldat qui fait sa ronde, du résistant qui complote contre l'occupant au bandit de grand chemin qui détroussera le bourgeois... il s'en est inventé, des vies extraordinaires !
Du coup, il se lève et avance d'un pas résolu vers le canal au bout du passage. Il a envie de revoir les lieux, un petit pèlerinage dans sa jeunesse. Peut-être même qu'il s'assoira au bord de l'eau, comme avant, pour s'essayer à deux ou trois ricochets...
C'est étonnant, quand même, la mémoire... il ne se souvenait pas que c'était si loin. Il a beau marcher d'un bon pas, il n'a pas l'impression d'avancer beaucoup. La litote a disparu, c'est déjà ça... quel bonheur !
Quoique... le bonheur on s'y fait, le malheur on ne s'y fait pas, c'est ça la différence. Il ne comprend pas pourquoi, mais il en est sur et certain. C'est bien ça qui fait toute la différence.
Il a un peu mal à la tête.

Trou noir.

**************

L'inconnu du canal. Les échos du midi, dimanche 19 avril 2009.
Hier en fin de matinée, un homme a été trouvé baignant dans son sang, sur les berges du canal du midi. Selon le chef des pompiers, il serait décédé des suites d'une profonde blessure qu'il portait au front. Aucun papier d'identité n'a été retrouvé sur lui.

L'inconnu du canal enfin identifié. Les échos du midi, mardi 21 avril 2009. Extrait.
Hier soir, la police a enfin pu donner un nom à l'inconnu retrouvé mort dimanche dernier, près du canal.
Il s'agirait de Monsieur X, un honnête père de famille vivant à C. depuis plus de dix ans.
Sa femme avait signalé sa disparition à l'hôpital où elle avait été amenée suite à un grave accident de la route, dans lequel ont péri ses deux enfants.
Inquiète de ne pas voir son mari près d'elle à son réveil, elle avait alerté les autorités, afin que des recherches aient lieu. Mme X a expliqué qu'elle ne se rappelait pas grand-chose, hormis le fait que c'était son mari qui conduisait, au moment de l'accident.

pour Kaléïdoplumes

Posté par patitouille à 10:26 - Prose poêtique - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Encore une fois, la chute est excellente, inattendue, et renversante dans le sentiment dont elle imprègne tout à coup le récit. On a suivi cet homme sans bien savoir où ni pourquoi, et la révélation finale semble mettre tout un puzzle en place...
    Et puis, l'avantage aussi d'une belle écriture, d'un style captivant et qui sait aller au plus court ou au plus vif, même dans une scène contemplative comme celle-ci, où l'on pourrait craindre de s'ennuyer à force d'attendre. Là, non, évidemment non.
    Bien le bonjour !

    Posté par Bifane, jeudi 23 avril 2009 à 13:14

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