samedi 30 mai 2009
Le scribe

Du
fond de ma bulle de verre, je contemple ce monde que je ne connais pas.
Figé dans ma position favorite, je vois passer des gens étranges, dans
des costumes qui me laissent songeur... ainsi, voilà donc le monde
d'en-bas ? Aurais-je franchi le fleuve ? Osiris, mon maître, est-ce là
ton univers ?
Je n'ai point vu de monstres, ni crocodiles aux dents
acérées, prêts à me dévorer le corps, ni serpents des profondeurs
surgissant du néant pour m'emporter avec eux dans les limbes perdues...
mais ce que je vois chaque jour que tu m'offres, en cette seconde
naissance, ah non, je ne m'attendais pas à ça.
J'ai perdu mon
pinceau d'osier, je ne peux plus écrire sur le papyrus que je tiens
entre mes mains... de toute façon, je ne trouve plus non plus mes
flacons d'encre rouge et noire, indispensables à toute transcription.
Du coup, j'emmagasine dans ma tête toutes ces bizarreries, espérant
pouvoir un jour les noter sur mon livre pour la postérité.
Je me souviens, pourtant... Je m'appelais Péhernefer... enfin, je crois. J'étais un scribe de haut rang, j'ai vécu durant la 4ème dynastie... ou la cinquième, je ne sais plus.
Ma mémoire sur ce point est toute aussi déficiente que cette statue qui
me représente... Pas un seul hiéroglyphe pour me renseigner, juste de
vagues souvenirs...Mais
j'étais un très bon scribe. Rompu à toutes les magouilles de mes
maîtres, je notais pour eux les hauts faits de leur vie, et tenais
leurs comptes. J'ai écrit pour eux, je m'en souviens, nombre de textes
du Livre des morts, qu'on a inséré dans leur tombe. Je crois que
j'étais là, moi aussi. À Saqqarah.
J'avais une belle tombe, il y
avait même quelques statues supposées me représenter à différentes
périodes de ma vie, mais je ne les trouve pas aussi bien réussies que
moi, il faut bien l'avouer.
Chaque jour qui passe, je vois les
gens qui s'arrêtent et me détaillent, sous toutes les coutures.
J'entends bien leurs réflexions admiratives. Et oui, je les mérite !
Regardez comme je suis beau ! Mes yeux de magnésite se parent d'un
éclat de cristal de roche, qui capte l'attention du passant, le cueille
et ne le lâche plus. Mon regard semble vivant, et il l'est !
J'enregistre tout, j'essaie de me souvenir de tout ce qu'ils disent...
oui, j'essaie. C'est tout ce qu'il me reste.
J'aime aussi comme on a
choisi de me représenter... dans la peau d'un homme d'âge mûr, aux
muscles éteints et flasques, eh oui, avec le temps, le corps arbore les
honneurs de l'âge... Mes mains sont particulièrement réussies, je
trouve. D'ailleurs aujourd'hui, un enfant l'a noté, je l'ai vu scruter
le bout de mes doigts, il s'étonnait que mes ongles soient si bien
dessinés. Ils sont étranges, ces gens, mais ils semblent se passionner
pour moi.
Je suis là, face à eux, simplement vêtu de mon pagne
blanc et de ma dignité. J'ai appris à m'offrir en spectacle, à devenir
le centre de leur intérêt, moi qui ai vécu à l'ombre de mes maîtres...
quelle destinée inattendue.
La nuit, c'est le moment que je
préfère. Plus un bruit dans la salle, la pénombre n'est trouée que par
quelques rares lueurs, et le silence ne se rompt qu'à l'approche des
gardiens. Il en est un que j'aime particulièrement. C'est un jeune, une
sorte de scribe, à sa manière... il plante devant ma vitrine une sorte
de support en bois, et pose un grand papier dessus.
Et il dessine.
Il me dessine, sous tous les angles. Je m'efforce alors de lui offrir
le meilleur de moi. Car il s'applique, ce doit être un bon étudiant. Il
ferait un bon scribe, j'en suis sûr. Rien ne lui échappe. Il dessine à
grand coups de crayon, d'une main sûre et légère.
Il est beau, quand il travaille.
Et
quand l'aube renait, il range son matériel, me regarde une dernière
fois, me sourit et s'en va à reculons, pour ne me perdre de vue qu'à la
toute dernière seconde.
Alors, je sais qu'un nouveau jour se
profile. Et le long ballet reprend sa course folle...La file de
visiteurs viendra se repaître de ma vue, s'abreuver à mon exotisme et
mon air serein.
Si seulement je pouvais retrouver mon pinceau....
Pour Kaléïdoplumes, consigne 74
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