vendredi 19 juin 2009
Les conférences
C'est pas le tout, de se sortir de la came. Il y a l'après...
Après ma cure, j'ai entamé une thérapie. Et dans cette thérapie était prévu un exercice qui m'a complètement paniquée. On me demandait de témoigner de mon expérience devant des jeunes, dans des lycées. Le but était double : témoigner, bien sûr, essayer de faire en sorte que refroidissent les envies de découverte de certains auditeurs, mais aussi assumer son propre parcours. Reconnaître devant témoin qu'on avait été 'victime consentante', comme m'a sorti un psy bourré de tact... Néanmoins, je décidai de relever ce défi. De montrer aux autres que je m'en étais sortie.
Je reprends...
De me montrer à moi-même que je pouvais oraliser tout ce qui m'était arrivé. Le faire mien. Et me prouver que je pouvais en parler au passé.
Je me souviens...
La première fois. Je les ai regardés, avant de monter sur l'estrade. J'ai vu leur regards peu enthousiastes. « Pfff... génial. On va encore se prendre un leçon de morale gratuite... » Et d'un coup, leur regard qui se fixe, incrédule, sur celle qui va leur assener ce palabre qui les gonfle d'avance... pas possible, mais elle a notre âge !
Je me souviens...
Mon silence coi, la boule d'angoisse au creux du ventre, mes mains qui se tordent. J'avais jamais parlé en public. Tu parles d'une première... « Je n'y arriverai pas, je vais m'enfuir, tout planter net, y a pas idée aussi, de me faire parler devant tant de gens, ils me croiront jamais de toute façon. » Et puis, je ne sais pas comment, je me lance. « Bonjour ! Je m'appelle Patricia et je suis dépendante à l'héroïne. » Une formule toute faite, que je pique royalement aux Alcooliques Anonymes... il faut bien commencer par quelque chose.
Je me souviens, je ferme les yeux. Je ne veux pas les voir m'examiner. Les voir m'écouter. Les voir chercher sur mon corps des marques qui prouveraient ce que j'énonce d'une voix encore timide. Parce qu'avant de fermer les yeux, j'ai eu le temps de voir la stupeur remplacer l'étonnement. J'ai même eu le temps de lire une sorte d'incrédulité vaguement culpabilisante sur le visage d'un des adultes présents, un prof, je suppose... non, je ne veux pas voir ça pendant que je vais vider mon sac.
Mais si je ne vois plus ces regards qui me scrutent, je les sens encore, et ne peux empêcher une sourde colère d'enfler en moi. Ainsi, on me juge. Sans même savoir, sans même me laisser expliquer, raconter. Quels cons... Se calmer. Leur montrer que je suis mieux qu'eux, que je vaux le coup qu'on perde quelques instants à entendre ce que j'ai à dire.
Je me lance enfin. Je raconte ma descente en enfer. J'essaie de garder un ton neutre. Mais je n'y arrive pas. Plus je parle, plus les souvenirs, encore récents, affluent en moi. Ma voix se casse, me quitte peu à peu. Et je me tais. J'ouvre les yeux, balaie l'assistance d'un regard désarmé.
— Vous ne pouvez pas comprendre... comment vous expliquer calmement ma prison quotidienne ? Je vous vois, vous vous dites : Non, ça ne pourrait pas m'arriver, à moi. Et pourtant... il suffit de si peu, pour se perdre. Vous me jugez, mais vous savez quoi de ce que j'ai enduré ? Et comment pourrais-je vous le rendre accessible ? Je suis désolée, mais je ne peux pas.
Et je suis partie. J'ai tout planté net. Je me suis enfuie et je me suis sentie comme une merde. C'est ma psy, quelques jours plus tard, qui m'a donné les clés. Qui m'a expliqué comment faire.
— Ne parle pas pour tout l'auditoire. Ne parle que pour ceux que tu sens concernés. Et uniquement pour eux. Ne regarde qu'eux, oublie les autres.
C'est ce que j'ai fait. Les fois suivantes, je me suis rendue compte que peu à peu, j'étais en mesure de repérer dans le regard de certains quelque chose de l'ordre du savoir. Certains comprenaient de quoi je parlais. Ils savaient. Il y en avait peu. Au fil de mon récit, je les surprenais à opiner discrètement du chef, je voyais dans leurs yeux, ou à la façon de se trémousser sur leur chaise, que je leur parlais de ce qu'ils expérimentaient. Ils ne découvraient rien, ils savaient déjà ce que j'allais dire...
Alors c'est à eux que je me suis adressée, zappant complètement les autres. Et peu à peu, ma voix s'est affirmée. Je savais quoi dire, et comment articuler mon récit pour leur insuffler un peu d'espoir. Oui, on peut. C'est dur, c'est terriblement long, et difficile, mais on peut s'en sortir. Il faut oser y croire. Je ne sais pas combien ont pu puiser assez d'énergie positive pour se battre. Parfois, je me demande si ces conférences ont servi à quelque chose... si au moins un d'entre eux s'en est sorti. Et si j'y fus pour quelque chose.
Mais ce que je sais, c'est qu'elles m'ont été utiles à moi. Elles m'ont permis d'affronter sans crainte et sans honte le regard des autres. Et avec le temps, d'assumer mon histoire.
Même si parfois, quand je croise aujourd'hui un de ces regards ignorants et mauvais juges, il m'arrive encore de ressentir cette pointe de colère sensible... comme une petite piqure de rappel.
Ta prose, lecteur :
si déjà tu as pu par ces instants briser la solitude de certains..leur montrer qu'une autre personne pouvait comprendre, qu'un chemin était possible..c'est énorme.
Des bises, so
Encore une fois tout est histoire de regards...
Regards à affronter et regards à donner.
Reçu ton texte comme un coup de poing.
J'ai cru que j'avais fini de pleurer.... Non, quand tu racontes ton histoire, c'est toujours la même chose. Je crois que cela ravive en moi des souffrances encore très récentes, mais je suis reconnaissante néanmoins que tu en parles encore et encore.
j'avais pas vu
etant quasiment sevree d'internet, je n'avais pas vu que tu avais pose ce texte dont je t'ai vu ecrire les premieres lignes
je n'ai pas le temps de le lire en ligne, je l'ai copie/colle pour le 'decortiquer' une fois remontee...
egalement, ton texte sur la sieste... beau!
Chaque fois que je lis des bribes de ton histoire, je reste scotchée. Et je comprends. Puisque je suis encore dépendante aux médicaments, même si désormais, je les gère assez bien. Bizz, Pati !
Un truc à dire ?
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=33127&pid=14134188
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :

