samedi 27 juin 2009
Sous le figuier
D'abord, il y a la chaleur. Lourde, sèche, orageuse. Qui colle à la peau, alanguit les gestes, encotonne les pensées.
Le regard fait un tour d'horizon, machinal plus que conscient.
Il est là. À sa place. Comme tous les après-midi, c'est le figuier qui accueille son répit.
Je viens de sortir de la cuisine, Le soleil au zénith cuit ma peau.
Envie d'ombre.
Je
descend lentement les trois marches brûlantes. Mes pieds nus appellent
la fraîcheur relative d'une herbe rare. Je m'avance vers lui.
Il
a le regard perdu sur le cours d'eau qu'on devine, au fond du pré. Je
sais que dans sa tête, il en suit le cours, le remonte jusqu'à sa
source. Un moyen comme un autre de se perdre en lui-même.
L'ombre
déchirée du figuier m'enveloppe enfin, et c'est sans me regarder qu'il
tapote lentement la terre près de lui. Je m'assois sans bruit, me
glisse sous son bras.
Tout est en place.
Alors, sa voix un
peu rauque s'élève, tranquille et basse. Il me raconte les montagnes,
ou la mer, ou hier. Quel que soit le sujet du jour, sa voix m'embarque,
je découvre sous mes paupières fermées des paysages que je ne connais
pas. Ils défilent sous sa voix, ils m'entraînent dans une rêverie
languide.
Peu à peu, le rythme lent et régulier de ses mots me
berce et je m'assoupis. De temps à autre, sa voix chavire doucement. Il
change de langue, et le basque vient me bercer à son tour.
Il
chante. C'est comme un torrent qui dévale mes rêves. Je vois des
frontons, des montagnes, des murs blancs ensanglantés par des
guirlandes de piments.
Et puis le silence. Qui enfle autour de nous et au plus profond de mon être. Je suis bien.
C'est l'heure de la sieste.
Pour Kaléidoplumes.
La consigne était de faire un texte sur la sieste...
vendredi 19 juin 2009
Les conférences
C'est pas le tout, de se sortir de la came. Il y a l'après...
Après ma cure, j'ai entamé une thérapie. Et dans cette thérapie était prévu un exercice qui m'a complètement paniquée. On me demandait de témoigner de mon expérience devant des jeunes, dans des lycées. Le but était double : témoigner, bien sûr, essayer de faire en sorte que refroidissent les envies de découverte de certains auditeurs, mais aussi assumer son propre parcours. Reconnaître devant témoin qu'on avait été 'victime consentante', comme m'a sorti un psy bourré de tact... Néanmoins, je décidai de relever ce défi. De montrer aux autres que je m'en étais sortie.
Je reprends...
De me montrer à moi-même que je pouvais oraliser tout ce qui m'était arrivé. Le faire mien. Et me prouver que je pouvais en parler au passé.
Je me souviens...
La première fois. Je les ai regardés, avant de monter sur l'estrade. J'ai vu leur regards peu enthousiastes. « Pfff... génial. On va encore se prendre un leçon de morale gratuite... » Et d'un coup, leur regard qui se fixe, incrédule, sur celle qui va leur assener ce palabre qui les gonfle d'avance... pas possible, mais elle a notre âge !
Je me souviens...
Mon silence coi, la boule d'angoisse au creux du ventre, mes mains qui se tordent. J'avais jamais parlé en public. Tu parles d'une première... « Je n'y arriverai pas, je vais m'enfuir, tout planter net, y a pas idée aussi, de me faire parler devant tant de gens, ils me croiront jamais de toute façon. » Et puis, je ne sais pas comment, je me lance. « Bonjour ! Je m'appelle Patricia et je suis dépendante à l'héroïne. » Une formule toute faite, que je pique royalement aux Alcooliques Anonymes... il faut bien commencer par quelque chose.
Je me souviens, je ferme les yeux. Je ne veux pas les voir m'examiner. Les voir m'écouter. Les voir chercher sur mon corps des marques qui prouveraient ce que j'énonce d'une voix encore timide. Parce qu'avant de fermer les yeux, j'ai eu le temps de voir la stupeur remplacer l'étonnement. J'ai même eu le temps de lire une sorte d'incrédulité vaguement culpabilisante sur le visage d'un des adultes présents, un prof, je suppose... non, je ne veux pas voir ça pendant que je vais vider mon sac.
Mais si je ne vois plus ces regards qui me scrutent, je les sens encore, et ne peux empêcher une sourde colère d'enfler en moi. Ainsi, on me juge. Sans même savoir, sans même me laisser expliquer, raconter. Quels cons... Se calmer. Leur montrer que je suis mieux qu'eux, que je vaux le coup qu'on perde quelques instants à entendre ce que j'ai à dire.
Je me lance enfin. Je raconte ma descente en enfer. J'essaie de garder un ton neutre. Mais je n'y arrive pas. Plus je parle, plus les souvenirs, encore récents, affluent en moi. Ma voix se casse, me quitte peu à peu. Et je me tais. J'ouvre les yeux, balaie l'assistance d'un regard désarmé.
— Vous ne pouvez pas comprendre... comment vous expliquer calmement ma prison quotidienne ? Je vous vois, vous vous dites : Non, ça ne pourrait pas m'arriver, à moi. Et pourtant... il suffit de si peu, pour se perdre. Vous me jugez, mais vous savez quoi de ce que j'ai enduré ? Et comment pourrais-je vous le rendre accessible ? Je suis désolée, mais je ne peux pas.
Et je suis partie. J'ai tout planté net. Je me suis enfuie et je me suis sentie comme une merde. C'est ma psy, quelques jours plus tard, qui m'a donné les clés. Qui m'a expliqué comment faire.
— Ne parle pas pour tout l'auditoire. Ne parle que pour ceux que tu sens concernés. Et uniquement pour eux. Ne regarde qu'eux, oublie les autres.
C'est ce que j'ai fait. Les fois suivantes, je me suis rendue compte que peu à peu, j'étais en mesure de repérer dans le regard de certains quelque chose de l'ordre du savoir. Certains comprenaient de quoi je parlais. Ils savaient. Il y en avait peu. Au fil de mon récit, je les surprenais à opiner discrètement du chef, je voyais dans leurs yeux, ou à la façon de se trémousser sur leur chaise, que je leur parlais de ce qu'ils expérimentaient. Ils ne découvraient rien, ils savaient déjà ce que j'allais dire...
Alors c'est à eux que je me suis adressée, zappant complètement les autres. Et peu à peu, ma voix s'est affirmée. Je savais quoi dire, et comment articuler mon récit pour leur insuffler un peu d'espoir. Oui, on peut. C'est dur, c'est terriblement long, et difficile, mais on peut s'en sortir. Il faut oser y croire. Je ne sais pas combien ont pu puiser assez d'énergie positive pour se battre. Parfois, je me demande si ces conférences ont servi à quelque chose... si au moins un d'entre eux s'en est sorti. Et si j'y fus pour quelque chose.
Mais ce que je sais, c'est qu'elles m'ont été utiles à moi. Elles m'ont permis d'affronter sans crainte et sans honte le regard des autres. Et avec le temps, d'assumer mon histoire.
Même si parfois, quand je croise aujourd'hui un de ces regards ignorants et mauvais juges, il m'arrive encore de ressentir cette pointe de colère sensible... comme une petite piqure de rappel.
mercredi 10 juin 2009
Sache que...
Toi, le frère que je n’ai jamais eu,
Si tu savais ce que...
Tu m’aurais appris un langage connu de nous seuls,
Les rires complices et chuchotés,
Les jeux partagés, les bagarres pour des riens.
Tu m’aurais appris à faire du vélo,
Criant de joie à mes premiers succès.
J’aurais été si fière de ton regard posé sur moi…
Nous aurions dévoré de concert d’immenses tartines de pain grillé
Couvertes de confitures maison qui rougissent la langue
Et font briller les yeux.
On aurait grandi ensemble.
J’aurais noué tes premières cravates,
Tu aurais râlé devant la longueur de mes jupes d’été.
On aurait parlé toutes les nuits
Du temps qui passe et des vacances à venir,
On aurait rêvé ensemble à un avenir plein de promesses.
Je t’aurais appris les poètes sous les couvertures,
À la seule lueur des lampes de poches.
Tu m’aurais traîné à tes matches de foot
Et j’aurais fait semblant de détester ça…
J’aurais jalousé tes premières conquêtes
Comme tu aurais surveillé mes premiers flirts
Chacun veillant sur l’autre, mine de rien.
Tu aurais séché mes premières larmes
J’aurais pansé tes premières blessures
Ensemble, nous aurions juré de ne plus
Tomber dans les griffes de Cupidon.
Jamais.
Et puis la vie, l’amour nous auraient séparé
Nous serions restés campés sur nos égos meurtris
Croyant nos âmes éloignées pour toujours.
Et puis, le temps aurait adouci nos fiertés,
Attendri nos cœurs et rapproché nos âmes.
Nous aurions retrouvé la complicité d’antan
Celle qui nous rendait uniques. Et indissociables.
Et nous aurions vieilli côte à côte,
Lentement... Simplement.
Mais tu n’es pas né, mon frère.
J’ai grandi seule, comme j’ai pu.
J’ai façonné mes rêves sans m’épauler sur les tiens.
J’ai avancé sans ta main dans la mienne
Sans ton cœur près du mien.
Tu n’auras vécu que le temps d’un poème.
Mais toi qui aurait pu être... sache que je t’aime.
Quand même.
Pour Kaléidoplumes
jeudi 4 juin 2009
Comme un souffle d'aile
Puisqu'il faut que la vie soit ainsi
Puisque le temps des cerises ne reviendra plus
Puisque le jour succèdera au jour
Et que la nuit couvrira de sa robe sombre un demain que je ne maîtrise pas
Puisque ton rire a lézardé mes doutes
Puisque la vie est ainsi faite...
Je pars serein.
Je veux me souvenir du vent qui envole les jupons soyeux des filles d'avril
Du goût acidulé d'un pamplemousse rose
De la fragrance fleurie d'un matin de printemps
De la chaleur velours d'un chat endormi près du feu
De l'envol des goélands cendrés sur le lac Huron
De ton regard posé sur moi.
Je t'aime tant.
Puisque la vie est ainsi faite
Puisque le grand géomètre stoppe là ma route
Puisque le monde valsera tout de même
Puisque tu sais ... tout de moi.
Puisque qu'il faut que la vie soit ainsi...
Je pars serein.
Et si d'aventure, au détour d'un rêve, tu sens sur ta peau comme une caresse légère, comme un souffle d'aile, dis-toi que c'est mon cœur qui vient te border, t'envelopper, t'accompagner. Alors laisse-toi embarquer dans un songe éthéré, et voguons de concert sur les flots qui m'abritent, le temps d'une courte nuit d'été...
à mes 16 collègues disparus
aux 212 passagers...
Qu'ils voguent en paix.



























