Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

dimanche 29 août 2010

Esprit, es-tu là …

Depuis quelques jours, mon père est à l’hôpital. Il a été hospitalisé d’urgence dimanche dernier, nous nous inquiétions de le voir aussi amorphe, aussi à l’ouest… étant donné qu’il a chuté de nombreuses fois, nous avions peur d’un traumatisme cérébral… nous avions raison de le craindre.

Mon père a un hématome cérébral (sous-dural ou extradural, je n’ai pas retenu le terme, je le crains…). Au vu du scanner, il est énorme. Il longe toute la partie gauche du cerveau, et pousse celui-ci contre la paroi opposée. Du coup, c’est le cerveau entier qui est en stress, et ses défenses partent tout azimut. Du coup, le taux de glycémie de mon père monte parfois en flèche, parfois c’est sa main droite qui se met à trembler, ou d’autres réactions aussi diverses que subites.
Je comprends pourquoi il me semblait si loin… si atone. Il ne bougeait plus, ne parlait plus… c’était un fantôme, dans un corps âgé, qui le lâche…
Depuis dimanche, il a été pris en charge, et nous voyons les résultats des soins depuis hier seulement. Il peut désormais rester assis dans le fauteuil, au lieu de comater dans le lit. Mais c’est à peu près tout. Si son état se maintient, il devrait réintégrer la maison de retraite, et sa place auprès de sa compagne lundi dans la journée.

Il ne parle plus, ou du moins, il n’insuffle pas suffisamment d’air pour rendre ses mots audibles. Je sais qu'il parle, parce qu’il murmure sans arrêt, je vois ses lèvres bouger. Mais aucun son n’accompagne ces mouvements, et il s’énerve de ne pas être compris.
Il ne marche pas seul, ne peut donc pas se tenir debout sans aide, et pourtant il cherche constamment à se lever. Que veut-il fuir, où veut-il aller ? Je ne sais pas… alors il est attaché à son fauteuil, de peur de le voir à nouveau tomber, et aggraver son cas…
Il ne peut plus manger seul. Il ne peut plus boire d’eau sous forme liquide non plus. Et je pense qu’il est également incapable de fixer son regard. Il sait que nous sommes là, ses yeux happent parfois nos visages, mais le regard glisse ailleurs, rapidement, comme si maintenir son attention pour juste nous regarder était au-dessus de ses forces.
Il somnole très souvent. Et c’est difficile de savoir si c’est dû à l’hématome (qui semble-t-il, est en phase de résorption) ou aux traitements divers auxquels il est soumis.

Quand on vient le voir, on essaie d’établir le contact. Lui parler, l’interroger, le toucher… parfois ça fonctionne, parfois non. Quand le contact est réussi, il peut lui arriver de murmurer suffisamment fort pour être compris, mais ça le fatigue vite, et il replonge dans ses rêveries somnolentes.
Alors, on reste près de lui, sans parler, juste à le regarder… c’est difficile de rester longtemps près de quelqu’un qui ne vous voit pas, ne vous calcule qu’avec difficulté. C’est difficile de rester là, et d’être silencieux. On a l’impression d’être inutile, que ça ne sert à rien. Il n’y a rien, entre les idées noires qui perforent vos pensées et ce silence abrutissant.

Mais le plus difficile, c’est quand je me promène dans les couloirs de ce service de gériatrie aigüe, où les portes des chambres restent ouvertes, pour faciliter la surveillance de l’état des patients.
Je vois les proches, au chevet d’une mère, d’un grand-père… ils se ressemblent tous… ont tous la même attitude. Gauches, empruntés, je les vois se triturer les mains, parfois certains osent une caresse, un geste tendre. Quelques uns s’enfuient, au bout de quelques minutes de silence pesant, devant un corps qui ne réagit que peu… Beaucoup coursent les infirmières, à l’affût de la moindre information. Quand va-t-il se réveiller, quand va-t-elle aller mieux, comment sera la récupération…
Et moi, je vois les infirmières, les médecins, gentiment essayer de réconforter, essayer de faire comprendre que dans des traumas cérébraux, ya pas de règle générale, qu’ils ne savent pas comment ça va évoluer. Ils savent juste que ça ne restera pas stable ad vitam aeternam. Ça évoluera en bien ou en mal, mais c’est à peu près tout ce dont ils sont sûrs. Et la sempiternelle phrase arrive, la réponse unique : il faut attendre, être patient.
Alors je les vois réintégrer la chambre, et leur place au chevet de l’ancien qui végète sur ce lit d’hôpital ; je les vois se murer dans leur angoisse. Seul leur regard vibre, il accroche chaque personne qui passe, comme pour vérifier qu’ils ne sont pas les seuls à vivre cet enfer d’incertitudes…

Je me rends compte que mon expérience d’aide aux personnes en fin de vie m’aide énormément. Je ne culpabilise pas de ne rien pouvoir faire, j’essaie de garder le contact avec mon père, avec le geste si ce n’est avec la parole. Je m’inquiète, oui, évidemment, mais au moins, je comprends que le corps médical répète qu’il faut attendre ; cette réponse ne me met pas en colère. C’est déjà ça.
Je sais aussi l’importance de la présence, même silencieuse, l’importance du toucher, de la caresse.

Oh ça ne m’empêche pas de broyer du noir, parfois. Je me demande comment je réagirai, si mon père reste dans cet état… ce que nous devrons prendre comme décision, si jamais il retombe, je me demande si lui accepterait de rester aussi végétatif, s’il pouvait parler que me dirait-il ?

Tout à l’heure, avant de le quitter, je l’ai entendu souffler “Je sais pas quoi faire…”
J’ai décidé de ne pas (encore) me pencher sur la signification de cette phrase.

Posté par patitouille à 01:41 - blabla - Commentaires [6] - Permalien [#]

Commentaires

    Fort!
    Important!
    Liberateur.
    Utile.

    Essentiel.
    Essence ciel.
    Et sans ciel??

    Etre

    Posté par sprite, dimanche 29 août 2010 à 02:03
  • être là
    silencieuse
    en écoute
    en tristesse
    en sagesse
    en colère
    parfois
    puis
    juste
    être

    Posté par cassy, dimanche 29 août 2010 à 10:40
  • je suis désolée

    oh Pati, je suis vraiment désolée pour toi et ce qui arrive a ton papa.
    J'imagine un peu ton désaroi et ton inquiétude, j'espére de tout mon coeur que cela va s'arranger.

    Je te remercie infiniment de m'avoir envoyé un petit mail ca fait chaud au coeur.
    je t'envoie un petit mail privé

    bisous

    Posté par josie, dimanche 29 août 2010 à 15:23
  • Je te souhaite tout le courage dont tu as besoin.
    S'il te plaît, embrasse Raymond pour moi. Julie se joint à mes baisers. Elle se rappelle

    Posté par Nan', mardi 31 août 2010 à 09:32
  • dis-lui

    Je pensais continuer à te lire régulièrement sans jamais me manifester. Mais là! Trop de choses me remontent face à la situation que tu vis. Je m'inscris dans les mots de Cassy et je rajoute: lui dire tout ce que tu as eu envie de lui dire et que tu n'as pas dit..PetiteSoeur t'expliquera...

    Posté par GrandeSoeur, samedi 4 septembre 2010 à 12:45
  • merci à toutes, du fond du coeur

    grande soeur, je crois déjà savoir
    et en ce qui concerne dire les choses, c'est fait, depuis longtemps maintenant, et c'est même répété régulièrement, de sa part (quand il le peut, mais aussi par les yeux, quand il ne peut parler) et de la mienne.
    c'est une des leçons que m'a offert la vie que je ne suis pas près d'oublier )

    Posté par pati, samedi 4 septembre 2010 à 21:06

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