Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

dimanche 5 décembre 2010

Où un témoignage entre en résonnance...

L’écriture d’un livre est décidément une drôle d’aventure.
Entre la réflexion autour du sujet, l’élaboration du caractère des personnages, le contexte géographique, historique ou social, cela fait beaucoup de paramètres à maîtriser à la perfection. Aussi, entre deux séances d’écriture, il y a un gros, un très gros travail de recherches, de vérifications. Internet est pratique, certes ; mais bien souvent, on trouve une vérité et son contraire, alors on recommence les vérifications, le croisement d’informations... on n’a pas trop de nos quatre yeux, crois-moi !
Sans trop vouloir dévoiler l’intrigue, notre roman parcourt le vingtième siècle. Et parce que le sujet nous tenait à cœur, un gros tiers du roman couvre la seconde guerre mondiale.

C’était tentant... autant pour l’amie de plume que pour moi. Ça s’est imposé à nous, immédiatement.
Nos histoires familiales ont été fortement percutées par cette période troublée, troublante, terriblement lourde et douloureuse pour nos anciens. Pour nous aussi, d’ailleurs.
Ainsi, il m’est impossible de rejeter l’impact qu’a eu la guerre sur ma propre vie. Ça peut te paraître étrange, de lire ça, lecteur. Pourtant c’est la stricte vérité.

Ce que nous racontons dans le roman est pure fiction. Mais cette fiction s’appuie fortement sur une réalité que nous ne voulons à aucun prix déformer. Il y a 70 ans, des hommes et des femmes ont vécu dans leur chair ces événements, et pour nous, il est hors de question de se tromper, d’être imprécises, fausses. Par respect.
Et depuis quelques jours, nos recherches, nos méticuleuses vérifications nous entraînent vers des témoignages. De résistants, comme Lucie Aubrac, ou d’autres, un peu plus anonymes que cette grande dame... et aussi d’anciens déportés.
Parce que je voulais vérifier à quelle date l’hôtel Lutécia a été rendu à ses propriétaires et a stoppé l’accueil des rescapés des camps, je suis tombée sur quelques vidéos. Oh pas ces vidéos farcies d’images insoutenables, non. J’en ai vu, bien sur, mais ce n’est pas ce genre de film qui m’a cueillie avant-hier. Ce sont des films beaucoup plus sobres, et donc, nettement plus poignants.

J’ai notamment visionné deux témoignages : celui de Sam Braun, et celui de Charles Palant. Deux juifs qui sont revenus de l’enfer. Et j’ai été profondément marquée par ce qu’ils disent.
Ce n’est pas leur expérience dans les camps mais la narration de leur retour à la vie normale qui m’a bouleversée. Pas la description de l’horreur, mais quand celle-ci s’arrête.
J’ai noté quelques phrases, qui m’ont fortement interpellée. Qui ont résonné en moi, ont frappé l’écho de ma propre vie, bien loin des barbelés polonais.

Charles Palant (il parle de la libération de Buchenwald) :
"Libres, ça veut dire qu'on retrouvait notre disponibilité d'esprit, pour penser à tous ceux qui ne verraient pas la liberté. Donc, ça n'a pas été un moment de gaîté. Ça a été un moment où le deuil est remonté à la surface........
............Notre témoignage doit être strict, doit s'accompagner d'une recherche incessante de la vérité : corriger les chiffres, les dates, les lieux, pour que la vérité soit la plus vraie possible. La mémoire des hommes, c'est ce que les hommes ont accompli pour sortir de la nuit. Et la force qui est seulement celle des hommes, c'est qu'au cœur de la nuit, on continue de croire au matin, et moi, je suis de ceux qui croient au matin."

Un moment où le deuil remonte à la surface... Parce que le laisser libre d’expression pendant l’épreuve affaiblit trop, met en danger l’espérance de vie. Déjà, un écho assez fort en moi. Je connais ce sentiment, je l’ai vécu.
Le second passage me percute de plein fouet. Mais le pourquoi m’échappe un long moment. J’ai la solution à ce problème sur le bout de mon neurone, mais ça reste bloqué, muet au fond de mes tripes. Ce n’est pas le sens des mots qui m’échappe, mais pourquoi ils résonnent aussi fort en moi. J’y reviendrai dans une prochaine note.

Et puis, il y a le témoignage de Sam Braun. Ce type-là m’impressionne. Par le ton très doux qu’il utilise, pour parler de sa souffrance. Par le tutoiement qu’il emploie, pour répondre aux questions des adolescents qui lui font face et qui l’interrogent sur son expérience.
Il cite une phrase de Sartre : « On est juif dans le regard de l'autre » Encore une histoire de regards. Sartre parle là du regard qu’on jette à celui qu’on méprise. Dans ce regard-là, on est un sale juif, un sale nègre, un sale arabe... un nuisible. C’est la première négation de notre humanité, un regard comme ça.
Mais ce regard que Sam Braun a connu lors de son arrestation, et tout au long de sa déportation, il le retrouve quand il rentre.
« Il y avait dans le regard des gens comme de la froideur, comme une sorte de rejet des rescapés. Comme si notre retour gâchait la fête, comme si ces pauvres fantômes ne revenaient que pour les accuser de n'avoir rien fait. Ce qui d’ailleurs était souvent vrai. En fait, nous les renvoyions face à leur propre culpabilité. Et ils n’aimaient pas ça. Alors comment aurions-nous pu parler, témoigner, face à ce regard-là ? »

Bon. Là, je comprends tout de suite pourquoi ça me parle. Les regards et moi, c’est une longue histoire... j’ai souvent écrit sur le sujet. Pour les avoir vus se poser sur ma personne, il y a quelques années de ça... je n’aime décidément pas les regards qui jugent sans savoir.

Et puis, il parle de pardon.
Il cite Derrida, explique que pour ce philosophe « Il y a des choses impardonnables, mais ce sont probablement les seules qui méritent d'être pardonnées. »

Alors, celle-là, elle me chope en plein cœur. C’est tellement ça. Voilà, c’est enfin des mots posés sur ce que j’ai toujours ressenti au fond de moi, sans jamais arriver à le dire aussi clairement.

Il continue, et dit :
« Le pardon, c'est un pari sur l'avenir. Le pardon permet aux hommes de rester dans l'humanité, de ne pas devenir des ‘dés-humains’. Pardonner, comme le pense Paul Ricœur, c’est guérir la mémoire en profondeur, c'est la rendre moins obsessionnelle. »

Il raconte comment il s’enfuit quand un jour, il voit des prisonniers allemands se faire battre par un jeune tchèque, qui l’a vu arriver avec son crâne rasé et sa maigreur cadavérique. Comment ce jeune semble vouloir ainsi venger Sam Braun des souffrances qu’il a enduré de la main de ces hommes qu’il fouette avec sa ceinture. Mais Braun se détourne et part aussi vite que son état de faiblesse le lui permet. « Car ce n'était plus la même main qui tenait l'arme, mais c'était toujours la même arme. »
Refuser d’entrer dans la spirale de « vengeance-punition »
Et il explique :
« Le pardon. Pas la clémence, mais le pardon. Pas d'esprit de revanche, pas de haine même envers les bourreaux. Ce qui n'exclue pas la sentence, car on peut pardonner au coupable, et le punir pour ce qu'il a fait. »

Là, je comprends aussi pourquoi l’écho est fort. C’est l’écho de mon papé, qui me raconte plus ou moins la même chose. Le même refus de voir les victimes agir comme leurs agresseurs. Ainsi, mon papé n’avait pas été seul à ne pas avoir de haine.
Je le revois, reprenant ma grand-mère, quand le terme de ‘boches’ s’échappait de ses lèvres, pour parler de mes correspondants allemands. « Ne parle pas de travers, femme. Ces jeunes ne sont pas responsables des errements de leurs pères ».
Je l’entends encore s’attacher à me relater chaque moment de joie, au camp. Comme si chacun d’eux gommait un petit peu de tout ce qu’il me taisait.

Mais surtout, ces mots me renvoient à ma propre expérience, après ma cure de désintoxication. À ce sentiment profondément ancré de dégoût de moi-même, quand je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir le besoin d’en faire baver à ceux qui tentaient quelque geste tendre envers moi. J’avais été salie, et c’était comme si en agissant ainsi, je cherchais à contrôler, quitte à me salir moi-même.
Il m’a fallu du temps, mais les paroles de mon grand-père, son attitude offrante, son absence de haine, cette curiosité intense qu’il portait sur l’autre, tout cela m’a sortie de mon gouffre.
Si pour lui, comme pour Sam Braun, le pardon était offert de façon évidente, de façon gratuite, je l’ai pour ma part considéré au début comme une acte assez égoïste, en fait.
En pardonnant, je m’offrais une chance de vivre en paix avec moi-même. Je pense que le désir ou le besoin de pardon, naît du fond de notre ego, de notre inconscient. Peut-être pour répondre à un besoin très personnel de se sentir en phase avec soi-même, en équilibre (non précaire!) Je sentais que c’était ce que je devais m’offrir à moi-même. Je pense que le pardon m’a été tout d’abord utile, à moi. En ce sens, il est égoïste.
Sauf qu’il ne le reste pas. Dès que le processus est enclenché, l’ouverture à l’autre se fait. Et le partage, l’échange est à nouveau possible. Je ne parle pas d’un échange entre bourreau et victime, mais bien d’un échange entre soi et l’autre, dans sa diversité.
Et je rejoins Sam Braun, quand il dit que le pardon permet aux hommes de rester dans l'humanité. En ce qui me concerne, il m’a rendue à ma conscience d’être humaine.

Je termine par un passage tiré d’un de ses textes :

« Pardonner pour rester un être humain.
Pardonner pour résister à la cruauté du monde.
Pardonner, comme je l’entends, c’est être en paix avec soi-même, c’est être quiet avec soi, au fond de soi, du moins sur ce sujet.
Pardonner c’est se faire, à soi-même un véritable cadeau, c’est essayer de se placer au-dessus de la mêlée négative des hommes tout en restant un être humain ordinaire. Pardonner loin d’être une faiblesse est, au contraire une force, car il est plus facile de haïr que de pardonner à ceux qui ont fait le mal.
En revanche, ne pas pardonner, c’est toujours penser à sa souffrance et ne connaître aucun repos. Ce serait, dans mon cas, vivre toujours à l’intérieur des camps et ne jamais en sortir, ce serait vivre dans la haine dont l’énergie ne conduit nulle part si ce n’est à la souffrance permanente.
Ne pas pardonner c’est donner raison aux bourreaux puisque c’est, en quelque sorte s’exclure de la communauté des hommes, c’est rester les sous-hommes qu’ils voulaient que nous soyons.
Savoir accorder son pardon sans aucune espèce de calcul, c’est ne plus être la victime mais devenir le vainqueur de son bourreau.
Ne pas pardonner enfin, et ce sera ma conclusion, c’est vivre dans la haine, c’est rechercher la vengeance et oublier le message du Mahatma Gandhi qui nous a légué cette belle pensée :
‘si tu rends œil pour œil, le monde deviendra aveugle.’ »

Posté par patitouille à 13:31 - blabla - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Je suis admirative de la façon dont tu as su mettre en mots ce dont nous avons parlé.
    Comme tu as su expliquer tes ressentis, analyser et comprendre (du moins essayer) ce que nous découvrons au fil de nos recherches.
    Pour ma part, comme tu as pu le constater, j'ai énormément de mal à analyser tout ça. j'en suis encore à m'en prendre "plein la gueule" de sentiments contradictoires, à mesure que je lis les témoignagnes, que j'écoute la parole de ceux qui en sont revenus.
    Comme tu le précises, bien que nous ayons visionné certaines vidéos "insoutenables" nous avons très vite eu besoin de passer à une autre recherche, plus constructive, de cette période.
    J'ai aussi été marquée par les témoignages des rescapés. Je n'ai pas tout à fait la même façon d'appréhendrer les choses, car notre histoire n'est pas la même, et je pense que nous sommes tous influencés par notre histoire familiale.
    Nos longues discussions sont captivantes, parce qu'elles nous amènent à reconsidérer les choses sous un autre angle parfois.
    Mais notre envie d'aller au bout de nos recherches est la même. Comme toi je ne peux me contenter d'à peu près.
    Je ne pensais pas que nous serions entraînées dans une aventure aussi complète que complexe.
    J'en retire beaucoup, non seulement sur l'écriture elle-même, sur nos échanges, mais aussi sur moi.
    J'espère que nous irons au bout de notre compréhension sur cette longue période que nous étudions.

    Posté par cassy, dimanche 5 décembre 2010 à 18:19
  • Tu sais mon rapport compliqué au pardon. Je ne sais pas faire.

    Je crois qu'au fond j'associe pardonner à oublier. Et oublier je me suis construite en me l'interdisant.

    Posté par souslesmots, mardi 7 décembre 2010 à 17:54
  • oui, je sais ton rapport compliqué à ce concept

    mais pardonner, ce n'est pas oublier. loin de là.
    et comme l'explique Sam Braun :
    "Il ne faut pas confondre non plus le pardon avec un ensemble de notions d’ordres et de portées différentes, comme : l’oubli, la prescription, la clémence, l’amnistie, la réconciliation, la faiblesse et l’impunité"
    et encore une fois, le pardon n'exclue pas la sentance. car le pardon n'a rien à voir avec la justice, ou l'idée, le concept de justice. en c cas, pardonner, ce n'est pas grâcier.


    pour moi, pardonner c'est s'offrir une chance à soi-même de vivre en paix. avant toute autre chose. une chance de ne pas devenir comme celui qui nous a "victimisé"
    de rester dans ma condition humaine.

    Posté par pati, mardi 7 décembre 2010 à 22:48
  • Merci pour cette réflexion sur le pardon. Elle me parle beaucoup et me montre que je la rejoins, forcément, dans ce que j'élabore à ce sujet.

    Posté par Pierre, dimanche 12 décembre 2010 à 19:03
  • Maintenant que j'ai lu vos deux histoires de manière croisée - quasi en même temps, passant de l'une à l'autre, loin de l'ordi et de l'écran, c'est-à-dire sur support papier, je comprends mieux cette intime correspondance entre vous et vos écritures...

    Quelle chance est la vôtre !
    Que je vous envie !
    Que j'aimerais (au moins encore une fois!) connaître cela...

    ***

    Vaste sujet que celui du pardon - qui n'est effectivement pas l'oubli, mais qui est certainement une étape, un passage vers autre chose. Et si on pense à la dimension religieuse du pardon au départ... On se dit toutefois que c'est bien une question, un domaine lié à l'humain. Il s'agit de savoir hic et nunc si nous pardonnons ou non.

    Et certainement plus encore quand il s'agit de la Shoah. Il y avait des gens qui ne savaient pas, et pourtant, pourquoi ne se questionnaient-ils pas devant les colonnes de personnes arrêtées alors qu'elles n'auraient jamais dû l'être?

    Fffff, j'ai beaucoup à dire (écrire) sur la question. Mais c'est tellement compliqué...

    Posté par Pivoine, mardi 14 décembre 2010 à 23:20
  • Pati, j'ai lu et relu !
    je suis terriblement impressionnée par ce témoignage de Sam Braun aussi bien que par le tien.
    Dans ton cas, cela t'a permis d'avancer, c'est sûr.
    Si ne pas pardonner nous met au même niveau que nos bourreaux, alors j'en frissonne.
    A mon stade, viscéralement, le pardon ne veut pas sortir.
    Mais partant des mots que je viens de lire et dont je vais m'imprégner, peut-être arriverais-je à en prendre le chemin...
    Si rien n'est impardonnable, quid alors de tout ce à quoi je crois ?

    Posté par Amanda, dimanche 19 décembre 2010 à 11:59
  • De temps en temps, je viens relire ici...

    Je crois que pardonner, c'est fondamentalement se faire du bien à soi-même. C'est... Ne pas avoir oublié, mais ne plus être dans la colère ou la révolte. C'est sans doute de savoir séparer les problèmes, et analyser les choses. Ou peut-être que séparer les problèmes et analyser les choses aide à arriver au pardon.

    C'est simple, le pardon, c'est (pour simplifier) l'amour ou de l'amour. Et on est tellement mieux dans l'amour que dans la haine...

    (Maintenant, au niveau politique, c'est encore autre chose...)

    Posté par Pivoine, lundi 20 décembre 2010 à 22:12

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