Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

mercredi 18 mai 2011

Quand les objets racontent une histoire

Je ne suis pas du genre à amasser les objets.
Enfin, je dis ça... ceux qui ont vu mon intérieur pourraient être pris en flagrant délit d'hilarité compulsive, vu le bric-à-brac sans nom qui meuble actuellement ma maison, pourtant c'est vrai. Je préciserai donc que je ne m'attache pas aux objets.
Si je les perds, s'ils se brisent, cela ne me fend pas le cœur. C'est le destin d'un objet, de traverser nos vies tel une comète sans laisser de trace de son passage (une fois le balai passé, bien entendu...) C'est pas fait pour durer, sinon, imaginez un peu l'intérieur des maisons des centenaires... oui, certes, elles sont encombrées par un fatras de bibelots, c'est un mauvais exemple.
Bref, je ne m'attache pas aux objets.
Sauf pour deux d'entre eux.

Le premier me vient de ma mère, mais ce n'est pas pour cette raison que je l'aime. C'est une cruche à eau, de ce genre de cruche que l'on rencontre partout, dans le Sud-Ouest.

pichet
Je l'aime parce qu'elle me transporte dans un monde que j'affectionne, dès que je la contemple. Elle me rappelle ce jour de marché, accablé de soleil, où ma mère et moi l'avons dénichée, au milieu d'un étal d'objets disparates. Elle semblait nous attendre, n'être là que pour nous. Nous avons cédé à son appel silencieux, et depuis, dès que l'été approche, je la descend de son étagère, je la dépoussière, la nettoie d'un hiver morose, et la voilà prête à officier tout l'été.
Elle a la particularité de rafraîchir tout liquide versé en son sein. Une espèce de réaction naturelle, due à la porosité de sa moitié inférieure. L'évaporation qui se crée au contact de la terre qui la compose, permet au liquide de dépenser beaucoup d'énergie, et donc, il se refroidit, et reste d'une fraîcheur étonnante pendant très longtemps.
Elle est munie d'un petit bec, qui ne sert pas à verser, mais à boire directement à la source, même si je l'avoue, je m'en sers comme d'un bec verseur comme un autre.
Du plus loin qu'il m'en souvienne, il y a toujours eu une cruche à eau comme celle-ci, posée sur la table à chaque repas pris en famille.

Le second est également un objet local. Il fait partie d'un service, qui appartenait à ma grand-mère. C'est une assiette creuse. Toute simple. Sans valeur aucune si ce n'est sa valeur sentimentale.

assiette
Ce service basque est ancien, et a beaucoup servi. Il manque quelques plats, les assiettes sont ébréchées (celle-ci est l'une des rares à être restée intacte, phénomène que je ne m'explique pas vraiment) mais peu importe. Il est à mes yeux le plus beau des services de table.
J'aime sa simplicité, ses couleurs nettes et douces, sa rondeur gourmande, la douceur de son émail. Mais surtout, j'aime les souvenirs qu'il amène à ma conscience, dès que je m'en sers.

Je me souviens de la soupe que mamé versait dans cette assiette, je me souviens le cérémonial qui suivait, un cérémonial immuable, dû à la volonté d'un homme de goûter jusqu'à la quintessence au bonheur intense d'avoir une soupe chaude à manger. Mon grand-père a souffert de la faim, durant de longues années, et pouvoir se régaler d'un simple tourin à la tomate ou à l'ail, entouré par sa famille, était à ses yeux le plus grand des bonheurs.
Le silence qui suivait l'arrivée de la soupe, jusqu'à ce que cet homme trempe ses lèvres dans le breuvage brulant, m'a appris que parfois, les mots ne servent à rien.
Quels mots auraient pu mieux que ce silence quasi religieux décrire l'immense respect, et l'amour inconditionnel qui nous liait au papé ? Quels mots auraient pu rendre aussi bien le don d'amour d'une femme à son homme ? De ce genre de don qui ne demande rien en échange, sinon faire plaisir au clan...
Je me souviens qu'une fois la soupe goûtée, un soupir de satisfaction s'échappait de la bouche du papé ; c'était le signal que tout le monde attendait. Le signal que la vie pouvait reprendre, les conversations pouvaient à nouveau ronfler d'un convive à l'autre, dans une joie bruyante où chacun appréciait en conscience son bonheur d'être là.

Je me souviens aussi comment mamé s'arrimait aux assiettes, posées sur ses genoux, au creux de son tablier, le jour où mes tantes ont vidé la maison parce que la mamé était trop vieille pour rester chez elle, et qu'une place en maison de retraite attendait sa venue. Je me souviens de ses larmes devant ces deux harpies qui se battaient pour le moindre bibelot, et de son murmure lancinant quand je suis arrivée : « C'est pour la petite, les assiettes. Elles me les prendront pas, c'est pour la petite, les assiettes... » et comment j'ai foutu dehors ces deux femmes, et comment j'ai séché les larmes de la mamé, en lui prenant doucement les assiettes des mains. « Ça va aller, mamé, je les prends, les assiettes, tout va bien », comment j'ai mêlé mes larmes aux siennes, comment nous avons pleuré ce jour-là autant son homme que ma mère, les deux piliers sans qui la famille se délitait... et comment plus rien n'est allé bien, depuis ce jour.

Non, je ne m'attache pas aux objets. Mais toute règle a son exception, n'est-ce pas...

Pour Kaléïdoplumes

Posté par patitouille à 16:15 - Prose poêtique - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    Ceux-là ne sont pas des objets, ce sont des bouts de vies.
    Magnifique texte )

    Posté par domie, jeudi 19 mai 2011 à 09:46
  • Magnifique texte qui m'a mis les larmes aux yeux, tout ce que j'aime..........
    Bon dimanche à toi

    Posté par anouchka, dimanche 22 mai 2011 à 08:50

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