Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

lundi 12 septembre 2011

La veuve qui passe

Au seuil de la mort, je te tutoie enfin, toi qui habite mon corps, fait trembler mes mains, toi qui laboure ma chair de tes griffes de feu. Compagne de mes nuits, de mes jours, de toute ma vie... ma douleur, ma sœur de peine et de chagrin.

femme_crete

Mon homme est parti depuis si longtemps, j'ai oublié le goût de ses mains sur ma peau lisse et tendre. J'ai oublié mon âme en route, mon coeur s'est durci, ma peau s'est flétrie, mes cheveux ont blanchi. Je traverse la vie comme une ombre invisible, une silhouette noire, difforme et solitaire, qui se meut avec peine, appuyée sur une canne bien plus droite que moi. Je porte mon deuil comme d'autres se fardent, je suis la veuve qui passe et pleure sa misère au moindre de ses pas. 

J'arpente de plus en plus lentement cette route écrasée de soleil, l'habitude est si grande qu'on ne me remarque plus, sauf peut-être à se dire « tiens, la veuve est là, il est temps de chauffer le repas ».

Longtemps j'ai lutté contre toi, j'ai cru te vaincre bien des fois, je me suis arrimée à la vie, aux habitudes ronronnantes d'une monotonie tranquille. Chaque jour, j'ai suivi le chemin qui mène au cimetière, le corps en lutte, le coeur en feu. Pour rien au monde, je n'aurais rebroussé chemin, puisqu'il me menait à mon homme, à mon ancre perdue. Et chaque jour, j'ai maudit ta violence, j'ai bataillé ferme et pesté contre toi, qui me menait la vie si dure...

Ce n'est qu'à l'aube de mon dernier jour que je comprends que c'est toi, ma vieille ennemie, toi ma douleur qui m'a fait me sentir en vie. Tu m'as offert ce dont j'avais besoin, un exutoire à ma peine, un but à atteindre, quelque chose à haïr d'autre que moi-même. Ma douleur, mon amie...

Quelle folie, mon dieu, quelles futiles guerres que celles qu'on ne gagne qu'à jamais endormi.
 
Pour kaléïdoplumes 
photo de madeleinedeproust 

Posté par patitouille à 10:00 - Prose poêtique - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    "je me suis arrimée à la vie" ... Magnifique !Une puissance élocutoire de tes mots, une invitation à la vision, à la saisie du lien de fusion entre vieillesse et souffrance? On devine le chemin, le corps qui se courbe sous le poids des ans et du labeur, on devine la perte et le deuil.
    Merci !

    Posté par zenondelle, lundi 12 septembre 2011 à 23:40
  • Tu écris toujours aussi bien, sinon ... mieux (c'est possible ça ? . Ton texte est très poignant, fort et touchant Pati.

    Posté par Tornade, mardi 4 octobre 2011 à 21:11

Poster un commentaire