Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

mercredi 23 novembre 2011

instantanés mémoriels et sensitifs

Mon genou. Une énième opération, une énième hospitalisation. Et la douleur, bien sûr.

Les premiers jours, elle est omniprésente. Elle bouffe chaque minute de mes journées, et surtout de mes nuits. Malgré la morphine, malgré un cathéter d'anti-douleur en prime... ce n'est pas une douleur extrêmement violente, mais plutôt de ces douleurs qui sapent par leur continuité. Une sorte de fond ambiant, qui colore tout de rouge.
Je ne sais pas pourquoi j'associe le rouge à cette sensation. Le noir n'irait pas, trop sombre, trop en retrait de la vie. Le gris... trop terne. Alors le rouge. Un rouge vif, plutôt clair, un rouge vie.
Non, je ne pense pas au rouge sang. Malgré le fait que la douleur pulse en rythme, comme un pouls supplémentaire, en léger désaccord avec les battements du cœur. Est-ce ce léger tempo d'écart, qui rend la pulsation si insupportable ? Possible.

Au début, je laisse passer l'orage. Je rentre la tête en dedans, je joue l'autruche civilisée. Oui, tu viens me voir, tu me parles, tu me demandes si j'ai bien dormi. Et j'écoute, et je réponds, la réponse en elle-même n'a pas grande importance, mais le lien social, oui. Une façon comme une autre de ne pas se laisser submerger par la lame de fond, ne pas se laisser entrainer trop loin. Peur de ne pas être capable d'en revenir ? Possible oui. Une douleur légère mais continuelle est quelque chose de très déstabilisant à vivre. Et comme elle n'a pas de fin, il est assez compliqué de se motiver à la supporter encore un peu.
Malgré tout, des progrès. Je me lève, je fais quelques pas. Douleur encore, mais au moins, je sais pourquoi, je sais comment, c'est moi qui la rend plus forte, puisque je fais un effort physique, concret. Drôle d'alchimie que le cerveau, qui préfère une douleur plus vive, si tant est qu'il sache qu'il est possible de l'arrêter...

Jour après jour, la douleur est moindre. Elle me laisse du répit, j'ai quelques heures régulières de sommeil réparateur, la marche est plus aisée, et surtout, mon neurone se met parfois en mode vacances, libéré de son entrave sensorielle. Il est temps de quitter la clinique pour entrer au centre de rééducation.
J'attendais ce moment pour retrouver ma plume. Car il m'était impossible de me concentrer sur un texte, tant que cette lame de fond restait constante et fortement présente. Pour me frotter aux consignes, intéressantes et porteuses. 
Pour ce nouveau roman dans lequel nous sommes en train de plonger. Le sujet de notre nouvelle aventure à quatre mains est trouvé, le lieu est choisi, reste le plan à faire... j'ai essayé mais non. Rien de bon ne vient.

SAM_1112

Et je me retrouve ici. 6 ans après. « Viry-Châtillon, ça sonne comme une station balnéaire. Quelques arbres égarés entre deux autoroutes... » j'ai retrouvé cette phrase sur mon blog. Elle est d'un copain de galère, rencontré au moulin.
J'aime cette phrase. Non pas qu'elle soit criante de vérité (Viry-Châtillon n'a rien d'une station balnéaire), et pourtant, c'est tout à fait l'impression qui nous gagne, quand on est pensionnaire du Moulin de Viry.
Une halte hors temps, hors quotidien, rythmée par des heures de kiné, des repas pris au réfectoire, on se croirait presque dans une pension de vacances.

J'occupe la chambre située juste au-dessous de la tienne. Quand je sors fumer, je n'ai qu'à lever les yeux, et j'ai l'impression que tu vas surgir, accoudé au balcon, me regardant avec au fond des yeux ce mélange de malice et de gravité qui te caractérisait si bien.

Je renoue avec des automatismes oubliés, c'est d'une facilité déconcertante. Parfois, les images d'hier viennent en surimpression sur celles d'aujourd'hui. Un éclat de rire résonne et je me tourne, surprise, pour ne voir que ma mémoire qui frémit en ces lieux retrouvés.
J'ai retrouvé « mon » kiné, mon sauveur, celui qui m'a fait marcher droit. Je vois dans ses yeux la même réminiscence, le même écho, et ses yeux et les miens s'embuent sans que l'on lutte le moins du monde.

La douleur, au fil des jours, s'apaise, s'affine. Elle devient souterraine, joue sa ronde en sourdine. Parfois, agacée de se voir oubliée, elle se rappelle à moi de façon brutale, presque grossière. Ne m'oublie pas si vite, je suis toujours là. Je ne risque pas de t'oublier, ce serait plutôt l'inverse, tu fais partie de moi depuis si longtemps que tu es devenue comme un organe à part entière, une sorte d'excroissance adoptée qui a fini par me définir aussi bien que mes autres traits de caractère.
Mais je ne veux plus de toi, et les exercices répétés en salle de kiné te gomment petit à petit de mon existence.
Je sais que tu vas me manquer, aussi étrange que cela puisse paraître. Je sais que je vais passer de longs mois à chercher, à palper mes poches, mon sac, à réfléchir à ce que j'oublie, et qu'invariablement, je me souviendrai que c'est juste ton absence qui ne cesse de m'épater. Mais je n'en suis pas encore là.

Je suis restée cinq semaines à Viry. La veille de mon départ, j'ai dit au revoir à mon kiné, ai pris ses coordonnées personnelles car je sais que j'aurai besoin de ses aptitudes professionnelles encore longtemps. Et j'ai dit adieu à tout le reste. J'ai très mal dormi, pour cette dernière nuit passée en ces lieux. Je n'y reviendrai plus, je le sais, et c'est une page qui se tourne.
J'ai tant de souvenirs ici. En si peu de temps, finalement (12 semaines de ma vie, c'est si peu) j'ai engrangé là des émotions si fortes, si prégnantes qu'elles m'accompagnent à chaque instant de ma vie.

Je me souviens de toi, Tophe, de ton sourire et de la discrétion avec laquelle tu as quitté ce monde, attendant d'être seul au moulin pour tirer une dernière révérence. Repose en paix, mon ami, ton souvenir accompagne chacun de mes pas nouveaux, j'ai bizarrement associé une marche équilibrée au souvenir du froissement discret des roues de ton fauteuil dans les couloir du centre...

Je me souviens de toi, papa, qui marchait derrière moi en pleurant car tu ne m'avais jamais vue marcher sans boiter. Je suis si heureuse que tu aies pu assister à ce petit miracle avant de t'éteindre. J'aurais tellement aimé te donner à lire ce roman écrit avec mon écho des montagnes ! Comme tu aurais aimé cette histoire, comme tu aurais été fier de voir que ta fille vivais pleinement sa passion des mots... 
Dans trente-deux jours, je ferai une énorme entorse à mes vieilles habitudes, j'oublierai un instant mes vieux démons et j'irai me recueillir sur votre tombe, à toi et à maman. Je m'y rendrai sans canne ni béquille, je marcherai droite, je ferai très attention à ne pas boiter, je vous parlerai de Loan, le fils de mon fils qui est né le 18 octobre, que je n'ai pas encore vu et que j'aime déjà, je penserai à tous ces moments de bonheur intense que nous avons partagé, et je vous dirai adieu, seule face à la stèle. Je pleurerai surement, mais je sais que ces larmes seront douces, apaisantes, sereines. J'ai tourné une page de ma vie. Que dis-je, un tome entier s'efface lentement. Je ne sais pas de quoi sera constitué le suivant. Peu importe, je n'ai pas envie de savoir.
Je sais que je le vivrai intensément, en tâchant d'en savourer le goût vif seconde après seconde. Et je m'abreuverai à la source de vie jusqu'à plus soif.

Posté par patitouille à 08:48 - blabla - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    Je me racle la gorge pour entamer ces mots, comme si tu allais entendre ma voix troublée. Mais ce ne sont que des mots posés sur un écran.
    Je retiens mes larmes, et puis non, merde, je m'en fou, je suis seule à la maison, je peux pleurer si ça me chante...
    Pleurer mais pourquoi, ce n'est pas moi qui suis taraudée par la douleur, et pourtant tu la décris si bien, qu'elle me transperce aussi, et que j'ai honte de me dire, que non, je ne supporterai pas la souffrance, moi, je n'ai pas ton courage, je me mettrais en boule et j'oublierai le monde.
    Pleurer lorsque tu parles de tes parents, toi si pudique,. je sais qu'elle est au fond de toi cette douleur de la perte, cette émotion lorsque tu penses à ta famille. Je le sais, mais tu n'en dis rien. Je le sais à travers les mots que nous posons l'une et l'autre sur nos blogs respectifs, sur notre roman.
    Mais nous en parlons rarement, est-il besoin de parler lorsqu'on sait quoiqu'il arrive.
    Pleurer enfin du plaisir de te voir retrouver le sentier des mots. Parce que si tu ne doutes que rarement, ben moi, quelle trouille tu m'as fichue, à en perdre les miens parfois. A en chercher les tiens partout. A me sentir orpheline de mon double d'écriture, à avoir envie de laisser tomber l'écriture si par malheur, tu n’arrivais plus à écrire.
    Je te souhaite une vie sans douleur, une vie enfin belle et sereine, une vie ou les mots éclairciront tes jours sombres et seront le témoin de tes jours gais.
    Je te souhaite d'arpenter enfin, un de ces jours, des sentiers de montagne qui font partie de toi depuis toujours .
    Je suis fière d'être ton amie !

    Posté par cassy, mercredi 23 novembre 2011 à 09:49
  • Je ne vais pas en écrire autant que Cassy, mais l'idée générale sera sans doute la même: un très beau texte, très émouvant et contente de relire tes mots dame Pati!

    Posté par madeleinedeprous, jeudi 24 novembre 2011 à 18:21
  • Je rejoins le texte de ma petite soeur qui a une si belle manière de te dire l'amitié qu'elle a pour toi. Je rajouterai juste que tu parles très bien de la douleur. Tes mots trouvent écho en moi. Et lorsque tu pourras arpenter les sentiers de montagne, tu prendras des photos et je m'en délecterai.

    Posté par GrandeSoeur, jeudi 24 novembre 2011 à 20:00
  • Très très émue par ton texte Pati...

    Avec toute mon amitié

    Posté par Tornade, dimanche 27 novembre 2011 à 11:06
  • Tourner une page est une chose, en avoir une conscience si aigue, si en direct, c'est fort !!!

    Je te souhaite d'ouvrir un autre tome empli de joie, de bonheur, d'amour... et d'écriture bien sûr !

    Posté par sol-eille, samedi 10 décembre 2011 à 23:03
  • Pati, chère Pati,
    J'arrive bien tard pour lire tes mots, j'en ai bien honte, j'étais ailleurs dans un monde qui m'apparaît tellement futile par rapport à ce que tu as vécu.
    Moi aussi, j'ai les larmes aux yeux devant ta souffrance, ta re-naissance...
    Et ce petit que tu n'as pas encore pu voir, et tes parents que tu vas aller voir, mais au cimetière !
    Et moi que tu ne peux pas (encore !) voir et qui te serre très fort...
    Ca va aller, Pati ! Chez nous on dit en belge " Si ça va pas, tu dois faire aller, alleï, alleï, alleï"
    Je t'embrasse !
    Amanda

    Posté par Amanda, vendredi 23 décembre 2011 à 15:59
  • Super Pati

    Oui tu es super Pati, quel courage, quelle volonté et quel talent. Ton écrit est émouvant, profond, et je te souhaite de tout mon coeur que cette douleur ne fasse plus jamais parti de ta vie.
    Je venais ici juste te souhaiter bonne année, raison de plus pour te dire combien je suis super heureuse de te compter parmi mes amies.
    Que cette nouvelle année soit belle pour toi.
    je t'aime,
    Josie

    Posté par josie, lundi 2 janvier 2012 à 23:54

Poster un commentaire