Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

mardi 27 janvier 2009

Mamé

Elle s'appelait Fernande . Je l'appelais mamé.
Elle a vécu près d'un siècle. 98 longues années dont un tiers seule.
Une béarnaise. Pur jus.
Un caractère plus que trempé. Mais pas autoritaire.
Une vraie bigote à la Brel. Mais qui aurait donné sa chemise au premier dans le besoin. Et l'a souvent fait.
Elle n'a jamais été tiède. Jusque dans ses choix.

Née en 1904, à Buzet-sur-Baïse, un petit bled bien de chez nous. Fille de vignerons, bien sûr. Le vin a toujours été bon, à Buzet... Fille unique, elle est le trésor de ses parents. Et en joue avec finesse.
À 17 ans, elle sort avec un noir, un américain, débarqué en 1918, et qui est resté là. Gros scandale dans le village. Elle, elle s'en fiche, et court le guilledou avec lui dans les vignes.
Elle rencontre mon grand-père à un bal, en 1925. Ils se marient la même année. Une évidence, ces deux-là. Lui est basque, bourru, volontaire, terriblement têtu. Elle lui apporte la rondeur des Landes, le sourire serein et confiant qu'elle pose sur la vie.
Elle rêve de monter dans un de ces aéroplanes, qui se posent de temps à autre dans les champs, en 1926. Voler, aller voir en haut si le monde est aussi beau qu'elle le pressent... C'est mon grand-père qui la retiendra par les jupons. Il a nettement moins confiance en ces drôles d'engins qu'elle...
Ou sauter en parachute aussi. Celui-là, de rêve, elle me le confiera le jour de ses 80 ans, en me demandant si c'est bien vrai que c'est trop tard à son âge...

Elle aura 4 enfants, dont un qui ne vivra que quelques jours.
Deux gars, et une fille, ma mère.
Elle vivra deux guerres, aussi, comme tant d'autres femmes de sa génération... la seconde bien plus dévastatrice pour elle. Elle fera comme ses voisines, comme toutes les femmes, dans ces années sombres. Elle fera face, seule. Pendant la période de résistance et toute la déportation de son mari, elle tiendra seule la ferme, élèvera seule ses trois gosses, ira bosser à l'usine pour avoir de quoi survivre. Elle fera face aux occupants, seule, leur mentant avec aplomb, pour sauvegarder le peu qu'elle a à manger. Seule.
Elle a été si souvent seule, Fernande.
Quand elle retrouve son homme, il a tellement changé qu'elle ne le reconnait pas. Seule avec ses doutes, ses peurs.
Quand ses enfants montent à la capitale, pour trouver du boulot, elle les laisse aller. Et s'inquiète seule.
Quand elle doit quitter à son tour sa terre, ses racines, elle pleure. Seule, pour ne pas grossir la peine de son homme.

Mais les joies, elle les offre toutes en partage. Toujours.
Quand je nais, fille de sa fille, elle est aux anges. Elle va pouvoir transmettre. La transmission. Si important, dans ma famille. Une affaire de femmes. Les hommes du sud aboient, disait-elle, mais ce sont les femmes qui veillent.
Elle va me transmettre... tout ce qui fait que je suis comme je suis, aujourd'hui. Tout ce qui me définit vient d'elle.
Elle m'a offert l'amour de la table. Pas celui de manger, mais celui de donner. Donner dans chaque plat mitonné un peu plus d'amour que dans le précédent.
Elle m'a offert le sens de la sincérité, pas tant dans les paroles que dans les actes.
Elle m'a offert sa présence indéfectible et forte, quand j'ai sombré dans mes égarement d'héroïne à la manque... Seule à l'avoir deviné.
Elle a remplacé ma mère, partie trop tôt. Et ce malgré le trou béant que sa mort a fait dans son âme et son coeur.

Veuve à 70 ans, elle n'aura qu'une hâte : quitter cette terre pour rejoindre son homme. Ce voeu ne lui sera pas accordé, malgré toute la force de sa foi en Dieu, une foi qui est bien la seule chose qu'elle n'aura pas réussi à me transmettre.
Elle patientera donc. Seule bien sur. Oh la famille n'est jamais loin. Elle a toujours du monde à ses côtés.
Mais son regard dit les choses qu'elle veut taire... elle le sait, et ça l'énerve. Alors, elle prépare une tourtière et se sent mieux, en nous voyant nous régaler.

À la fin de sa vie, elle m'appellera du prénom de ma mère, tant je la lui rappelle. Me dira d'enlever ce bouton, sur ta joue, fais pas comme ta m... tu te souviens Montarras, fille ? j'irais bien là-bas, tu sais.
Elle y est revenue.
À 98 ans ans.
Elle y est morte comme elle l'a voulu. Seule.

Et depuis, il ne se passe pas une seconde sans que je pense à elle. Sans que j'aie envie de l'appeler, pour vérifier le temps de cuisson du foie gras, lui demander un conseil, lui raconter les petits et grands riens qui font ma vie, que sais-je...
Alors je me souviens qu'elle n'est plus là.
Mon coeur manque un tempo, je m'allume une cigarette (fume pas, fille, fais pas comme ta m...) et je souris.
Seule.



Pour Kaléidoplumes
la consigne était : votre grand-mère...

Posté par patitouille à 08:09 - Prose poêtique - Commentaires [6] - Permalien [#]
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Commentaires

    il est très beau cet hommage à ta grand-mère
    et me touche beaucoup le paragraphe de la transmission : grand-mère, mère, fille.....
    et de cette femme qui assume, quoi qu'il arrive

    Posté par Tisseuse, mardi 27 janvier 2009 à 09:39
  • merci, tisseuse
    si la transmission te parle, j'avais développé le sujet dans une note plus ancienne.
    je te donne le lien, si ça t'intéresse :
    http://patitouille.canalblog.com/archives/2006/06/27/2182926.html

    Posté par pati, mardi 27 janvier 2009 à 12:05
  • extraordinaire texte-témoignage ressorti de tes archives, et je t'en remercie

    je suis très émue car je ne connaissais pas ce genre de coutumes en France
    j'ai "étudié" les coutumes de ce genre et les cercles de femmes dans le monde amérindien, mais je n'avais rien entendu de tel chez nous

    bien sûr que la transmission est un thème fondamental pour la psychothérapeute en psychogénéalogie que je suis, qu'elle se fasse (comme ici) ou non, elle va marquer à tout jamais une empreinte en nous, consciente comme celle que tu décris, ou invisible pour la plupart du temps

    quelle richesse que des femmes parlant à une jeune fille du monde du féminin, et inscrivant ce partage dans l'orde du concrêt et du nourrir !

    Posté par Tisseuse, mardi 27 janvier 2009 à 15:08
  • jolie connivence...
    je la savais
    mais j'aime la lire.

    moi c'est mon arrière-grand-mère que j'appelais mamé. zéro connivence avec cette peau de vache, du coup ça me fait tout drôle d'imaginer des liens tendres avec une "mamé".
    mais j'ai eu deux grands-mères extraordinaires. très différentes l'une de l'autre, l'une pétrie de tendresse et d'amour, l'autre de vitalité et de volonté, mais extraordinaires chacune.
    quelles bases magnifiques pour étayer sa vie hein....
    c'est une force inestimable d'avoir de telles références

    Posté par b, mercredi 28 janvier 2009 à 19:42
  • J'aime tellement ta façon de nous raconter cette femme et ces liens. C'est beau, c'est vrai et à 1000 lieues du souvenir que je peux avoir de ma grand-mère. Ce seul souvenir : m'obliger à rester à table des heures après les autres pour manger le gras de la viande dans mon assiette !

    Posté par beabulle, samedi 31 janvier 2009 à 16:59
  • lol, bea...
    ne crois pas qu'vec ma mamé, je n'aie pas aussi ce genre de souvenirs

    Posté par pati, jeudi 12 février 2009 à 17:46

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