Les Mots de Pati

espace privé d'ecriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

samedi 14 novembre 2009

Et c'est le temps qui court, court...

Le temps qui passe...
Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas eu le temps d'écrire. D'écrire vraiment, de me poser pour un long moment, avoir le temps de choisir mes mots, les regarder s'aligner les uns après les autres. Il faut un miracle pour que je puisse m'octroyer un instant tranquille, à faire ce que j'aime, sans être dérangée...

Ce qui m'ennuie, c'est qu'en ce moment, je n'ai pas le temps de me rendre compte que le temps file. Et lui ne m'attend pas.
D'abord, c'est mon père. Le seul ascendant direct qui me reste, côté famille. Je m'en suis rendue compte pour de bon il n'y a pas si longtemps, qu'il était le dernier. Ben oui, quand on n'a pas le temps de vivre, on ne l'a pas non plus pour se forcer à voir ce qui chagrine... pratique, certes, mais stérile, vous en conviendrez.

Il a accompagné son amie dans la maladie d'alzheimer, pendant plus de dix ans tout seul, par peur qu'on les sépare. Ça l'a usé jusqu'à la trame. Il n'est plus aujourd'hui que l'ombre de l'homme solide sur lequel je me suis appuyée. Et ça me perturbe de perdre cet autre rempart, après ma mère. Impression de vide intense...

Et puis, c'est perturbant tout court, parce qu'il est en demande constante, et que je fais d'innombrables allers-retours de chez moi à chez lui, pour ses courses, ses visites chez le médecin, pour le rassurer aussi, parfois.... je le fais de bon coeur, bien entendu. De toute façon, je ne sais pas faire semblant, alors si je le fais, c'est parce que je veux le faire.
Mais à force, c'est ma vie qui part en quenouilles...

 Je vais avoir 50 ans dans un peu plus d'un mois. Il y en a qui paniquent à l'idée de voir ce 5 au début du chiffre... moi, ça ne me fait rien. Franchement. J'm'en fous d'avoir 50, 55 ou 60 ans. Ce n'est qu'un âge parmi d'autres. Et ceux d'avant, pour ma part, je ne les regrette pas et n'ai aucune envie d'y revenir.
50 ans... j'ai l'impression d'avoir tellement plus ! Je suis fatiguée. La vie me fatigue.

Elle a du bol que je l'aime, cette conne...

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jeudi 5 novembre 2009

Amitié, hisoire d'une mutation

Il y a quelques temps, j'ai vu une émission très intéressante,. Elle laissait la parole aux "cinquantenaires". Une sorte de bilan de leurs expériences de vie, de là où ils en étaient...
C'était très sympa, comme reportage. Et puis c'est devenu passionnant.
Une femme disait son étonnement devant un fait qu'elle avait remarqué, autour d'elle. Elle nous racontait comme l'amitié avait changé de statut, entre la vie de ses parents et la sienne. Et quand elle a dit cela, j'ai eu comme un impact au fond de mon crâne de fausse blonde...

Parce que si j'essaie de me remémorer les amis de mes parents, venant manger chez eux, par exemple, ben y en a pas eu tant que ça. J'en connais, certes. Je me souviens par exemple d'au moins deux couples, des amis très proches de mes parents. Eh bien, ils sont venus à la maison, oui, mais quand on y songe, pas si souvent que ça. Les gens qui mangeaient à la maison, ceux pour qui le cercle intime était ouvert, c'était la famille. Essentiellement les membres de la famille de ma mère, plus précisément.
Alors que si j'en juge par les gens qui gravitent autour de ma table... c'est tout l'inverse ! Pour ma famille, je peux compter sur les doigts de mes deux mains leur venue à la maison sur une année, alors que je suis bien incapable de dire combien de mes amis sont venus manger... ils sont trop nombreux.

Intriguée par ce constat, j'ai posé la question autour de moi... à des collègues, à des amis, et à certains membres de ma famille, tous de mon âge, ou presque. Et à leur grand étonnement, c'est la même chose pour eux. Ils ont en général assez de mal à se souvenir de repas entre amis chez leurs parents, alors que les repas de famille étaient légion. et eux, c'est l'inverse. La grande majorité des gens qui viennent chez eux sont des amis.

L'amitié a donc, du moins pour ma génération, subi une sorte de mutation, elle a pris du galon, et ce au détriment de la famille.
Bien sûr, j'y vois quelques explications. Les divorces qui se sont multipliés, les familles recomposées et leur lot de difficultés... le manque de dialogue, l'éloignement géographique, qui induit un éloignement plus relationnel... les fameuses "histoires de famille"...tout ça complique évidemment les relations.

Mais je me demande si ce n'est pas plus subtil...
Peut-être qu'à l'époque de nos parents, se faire des amis n'était pas si simple. Si je me base sur mes parents, leurs amis étaient quasiment tous issus du monde du travail. C'était des collègues ou de mon père, ou de ma mère. Et je me demande s'il était simple de rencontrer des gens ailleurs que sur le lieu du travail. Les vacances, pour nous, du moins, se passaient en location, en famille, pas top pour rencontrer des gens. Et si l'on remonte aux parents de mes parents, bouger de sa région était fort difficile, et donc très rare (évidemment, j'exclue le long "voyage" de mon papé, lors de la guerre...).
Et puis, la famille était omniprésente. Un roc sur lequel s'appuyer et parfois une croix à trainer, mais elle était toujours là. Peut-être plus par tradition que par choix, d'ailleurs...
À croire que les amis, même proches, n'obtenaient pas aussi facilement que ça le "droit" de rompre le cercle intime de la cellule familiale parents-enfants ? Je ne sais pas...

Aujourd'hui, il semblerait que ce soit presque l'inverse. Sous couvert de l'adage bien connu "On choisit pas sa famille", il semblerait que nous avons, à un moment donné, opté pour un autre choix, le choix du coeur, et l'on se fabrique une nouvelle famille, faite d'un nombre plus ou moins grand d'amis. Et ces derniers n'ont pas à obtenir de sésame pour entrer dans notre cercle familial intime, ils en font presque partie d'office, du moins dès qu'ils passent du stade de copains à celui d'amis...
Car nous avons codifié l'amitié. Elle possède désormais différents "niveaux". On a les collègues, les copains, et les amis-les-vrais. Moins nombreux que les copains, on sait pouvoir compter sur eux, au moindre signe de tempête. Et cette amitié se scelle par de nombreuses rencontres. Dans le foyer familial. Dans le cercle intime.

Il est vrai que si pour nos parents, rencontrer des gens était compliqué... on peut dire que pour nous, c'est tout de même plus simple. Pourquoi ? Je ne sais pas trop... Un reste de Mai 68 ? L'évolution des mœurs  aurait aussi changé la donne dans nos rencontres ? Le rejet des traditions, en masse, aurait donc scellé le devenir de nos liens familiaux, devenus bien plus fragiles finalement, que nos liens amicaux ?
À voir...

Et que dire de ce que le Net a apporté, à ce sujet ! Aujourd'hui, il suffit de converser via un mail, un blog lu, un forum... pour croiser des plumes qui nous parlent, qui remuent en nous des choses qui nous donnent envie de rencontrer, de vérifier de visu si ce qu'on a perçu à la lecture est également présent face à face. Et je peux témoigner que par le biais du Net, on peut faire de très belles rencontres, qui donnent naissance à une amitié vraie et sincère. Et durable.

Si je me fie à mon vécu en ce domaine, je peux dire qu'aujourd'hui, mes amis partagent bien plus ma vie que ma famille. C'est un constat qui me chagrine, quelque part... Parce que j'ai eu la chance d'avoir une famille aimante et fidèle, une famille au grand coeur. Et la disparition de quelques pierres de taille a eu raison du ciment qui nous liait. Je sais que nous nous aimons, tous. Mais on ne se voit quasiment pas. Même, on s'écrit bien peu... on se voit au détour d'un mariage, ou plus tristement, d'un enterrement de quelque vieux... On se promet de s'appeler, et la vie nous tire loin de nos promesses.
Mais mess amis, eux, sont toujours présents dans ma vie. Je peux passer un moment sans les joindre, il n'existe pas ce vide difficile à combler, pour les recontacter. Le fil reprend là où il s"était stoppé, sans heurt... Ils sont finalement ce que je nomme ma famille de coeur, et si je l'ai choisie, c'est qu'elle m'apporte ce dont j'ai besoin.
Je me souviens comme ma mère appréciait quand mes amis venaient manger dans sa maison. Que je partage ces instants avec elle la comblait de joie. Et je me demande si elle ne m'enviait pas ce vivier d'êtres chers, sur qui je savais pouvoir compter...

L'amitié a muté. Elle a remplacé les liens familiaux si difficiles à entretenir. Elle remplit nos coeurs de chaleur, de rires, de joie, de partage. Elle a pris la place que la famille a longtemps tenu.
Je me demande s'il en sera de même pour nos enfants.
Ou si un jour, à travers leurs propres choix de vie, la famille reprendra une place de choix dans leurs vies...

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mardi 27 octobre 2009

la blanche hermine et le putois

    Il était une fois Gaston, un putois, qui se mourait d’amour pour Dora la blanche hermine. Mais la belle restait insensible au charme… décoiffant de Gaston.
    — Non mais franchement, mon pauvre ami, regardez-vous, disait Dora, hautaine, vous ne ressemblez à rien ! Ressaisissez-vous, que diable ! On dirait un STF ! (ndlr : Sans Terrier Fixe)
Mais le pauvre Gaston déversait son chagrin, inconsolable :
    — Ah, j’ai perdu mon eau, Dora ! Je ne suis qu’un poivrot, j’ai soif de votre amour, je souffre de votre dédain, mes larmes sont les confettis d’une fête où vous paradez au bras d’un autre, cruelle… Aimez-moi, Dora ou je serai capable du pire !
    —Mais non mais non. Et puis, qu’allez-vous imaginer, Gaston ? Vous n’êtes même pas noble, voyons...

    Eh oui, c’était bien là le hic. Gaston n’était qu’un roturier, un putois sans le sou, alcoolique de surcroît, qui passait ses nuits à la taverne de Maître Hibou, un vieux grigou proférant des conseils aussi nébuleux que son âme un jour de brouillard.
    — Ah bien sûr, môa, chuis pas bien né ! Chuis qu’un pov’putois de base ! Remplis ma coupe, Hibou, que l’alcool explose mes neurones en arabesques de lumière et efface toute mémoire de mon âme !
    —Mais tais-toi donc, Gaston ! Tu sais plus c’que tu dis. Tu s’rais un brave type si tu picolais pas autant, tu sais ? Et note que ta Dora, elle ferait moins la bégueule si tu reniflais pas si fort, quoi…
    — Renifler, moi ?! n’importe quoi ! Ok, chuis raide cuit tous les jours mais j’connais le savon, faut pas dire !
    — Ben alors investis dans une parfumerie, bouffe des roses, shoote-toi au déodorant, je sais pas mais fais quelque chose, pasque là, ta pucelle, elle est pas prête à faire des chatouilles à tes pralines, moi j’te l’dis !
    — Hibou ! Comment oses-tu !
    — Sérieux, mec… moi j’irais voir Féline. Depuis que Bambi est à la colle avec elle, l’a appris les bonnes manières, le gars ! Sûr qu’elle saura t’aider, elle.

    Alors Gaston alla voir Féline. Il y resta des heures, à avaler ses conseils, à en oublier de boire, de manger, et même de râler (mais pas de se laver, Féline resta intraitable). Enfin, il fut prêt. Et c’est dans son pelage du dimanche qu’il alla voir sa belle.
    — Dora, ma douce, écoute mes mots ! Je t’aime tant, Dora, j’ai appris à me servir de mes pattes pour manger aussi proprement que toi. Je me lave trois fois par jour, je met du parfum, j’ai arrêté de boire, Dora ! Je ne suis plus le pov’type qui te faisait honte, Dora. Je t’aime. Envole-toi avec moi vers les cimes de l’extase, viens partager ma vie, ma douce !
Un rire cristallin et cruel répondit à ce discours.
    — Mon pauvre ami, qui crois-tu donc être… tu me cries ta flamme les deux pieds dans la boue et tu me parles d’envol ? Ah ah ! Laisse-moi rire… dit Dora d’un ton cinglant. Je ne t’aime pas, ne t’ai jamais aimé et ne t’aimerai jamais !

    Gaston baissa les yeux : il pataugeait bel et bien dans la gadoue ! Il avait fait tant et tant d’efforts, et Madame ne voyait que ses deux pieds dans la boue ?! Lui qui avait tant rêvé de cet instant… voilà qu’elle qui gâchait tout !
Alors Dora se pencha vers lui, peut-être pour le toiser de toute la hauteur de son mépris ? On ne le saura jamais. Car Gaston empoigna la belle par le cou et lui flanqua son délicat minois dans la boue immonde et puante !
    — Et elle dit quoi, la snobinarde, maintenant, hein ? Toi qui a tout construit sur le paraître, qui crois-tu être à présent ! Tu ressembles maintenant à ce que tu es pour de vrai : une sale fouine au cœur sec, qui crèvera seule en haut de sa tour de garde ! Ah j’ai failli perdre mon cœur pour une donzelle sans cervelle. Permets-moi de garder mes pieds boueux, certes, mais ancrés dans le vrai, je te laisse la parade. Adieu, Dora. Va te laver, tu empestes…
Et sur ces mots, il tourna les talons et quitta là l’hermine. Définitivement et sans regret aucun.

Pour Kaléidoplumes
il fallait intégrer au texte les mots suivants :
Pralines, Confettis, Chatouilles, Arabesques, Talons

Signé patitouille, à 10:24 - Prose poêtique - un truc à dire ?[3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

jeudi 15 octobre 2009

Ainsi va la vie

Une maison
Trois marches
Un champ
Un figuier

Une enfant qui rit

La chaleur de l'été
L'odeur de l'herbe
Des canards qui cavalent
La course des nuages
Le tabac qui sèche
Tête en bas

Une enfant qui grandit.

Une autre maison
Trois autres marches
Des mots qui s'envolent sous la clarté lunaire
Pause...

Odeurs
De la résine
Des embruns
Du tourin de tomates du jardin
Des glaïeuls arc-en-ciel
Racines

Une enfant qui vieillit

Encore des marches
Des enfants qui jouent
Un cartable tout neuf
Carré de chocolat et pain grillé

Une femme qui s'accroche

Le coup de vent avant l'orage
La valse des saisons
Feuilles qui tombent
Or rouillé sous nos pieds
Senteurs de sous-bois et de champignons
Une ride toute neuve au coin de l'oeil

La course au passé

Un papier de bonbon qui crisse sous les doigts
Des cahiers d'écolier noircis de mots muets
Trois enfants sur trois marches baignées de douceur
Des taches de peinture sur des petits doigts joueurs
Une cigarette et un café
Un matin au jardin
Silence...

Une femme qui se construit

Et puis un écran, un clavier
Une multitude à lire
Un grenier à vider
L'argile du potier
Le rire de L'Homme aimé
L'argile de la vie

Et moi, qui écrit
Et écrit
Et écrit...

Pour Kaléidoplumes
il fallait faire un inventaire à la Prévert
sur la fuite du temps...

Signé patitouille, à 12:32 - Prose poêtique - un truc à dire ?[2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

lundi 12 octobre 2009

Non... pas le temps... je n'aurai pas le temps...

tempsIl y a des moments dans la vie où le temps s'égrenne plus vite que prévu. Où tout ce qu'on a à faire ne tient pas dans le temps qu'on a devant soi. Où les aléas s'enchaînent sans qu'on ait le temps de souffler. Où ce qu'on doit régler l'emporte sur ce que l'on voudrait faire, vraiment. Sur ce qui nous porte, qui nous insuffle l'impression d'exister pour de bon, l'ancrage dans la vie, celle au moins qu'on aime vivre. Des moments où on ne peut qu'essayer de surnager.

Je traverse une de ces périodes. J'essaie de me trouver du temps. Pour écrire, pour lire... pour MOI. Mais en ce moment, je n'y arrive pas.

D'abord, il y a mon satané genou, évidemment. Qui va en s'étiolant, petit à petit. Cette année, j'ai fait le calcul : à cause de lui, j'ai été en arret maladie toutes les 4 semaines en moyenne. À raison d'une petite semaine d'arrêt minimum à chaque fois, le nombre de jours où il m'a bloquée chez moi est ahurissant ! j'ai pété un cable : j'ai décidé de devancer l'appel, et de me faire poser ma prothèse à une date choisie par MOI ! Na.
Donc, normalement, je me ferai opérer fin mars ou début avril 2010.

Ensuite, il y a le taf. Bien sûr, c'est maintenant que je ne vois plus le temps filer que le boulot se met en mode overdose. Pas drôle sinon...
Donc en ce moment, je jongle avec les différents hangars à révision, les différents avions, quitte à devoir en gérer jusqu'à trois par semaine... pas le temps de m'ennuyer, c'est clair !

Et puis, il y a mon père.
En fait, il y a surtout mon père.
À 83 ans, cet homme que j'ai toujours connu efficace, solide, organisé est devenu un homme épuisé. En quelques mois à peine, il est méconnaissable. Lui sur qui on a toujours tous pu compter, est devenu incapable de faire fonctionner son réveil-matin. Il ne sait plus le nom des objets qui l'entourent, ou plutôt il met un temps fou à s'en souvenir. Pareil pour des gestes simples comme se lever de son fauteuil, ou de son lit. Pareil pour faire fonctionner son four ou ses plaques de cuisson... bref, il sait ce qu'il doit faire, mais ne sait plus le faire...
À en croire sa neurologue, il souffre tout simplement du mal qui frappe tous les accompagnants de personnes atteintes par la maladie d'Alzheimer. En clair, il est crevé. Usé jusqu'à la trame.
Parce qu'il a eu peur qu'on le sépare de sa compagne malade s'il décrivait avec véracité son quotidien, il a des années durant minimisé les difficultés qu'il rencontrait chaque jour, à s'occuper d'elle. Jusqu'à en être tellement miné qu'il a atteint une sorte de point de non-retour.
Il est depuis quelques mois sous anti-dépresseurs, lui qui a longtemps pensé que la dépression nerveuse était "une maladie de bonne femme", comme il disait, le voilà au pied du mur. Confronté à la difficulté de vivre son quotidien, il commence à comprendre les affres qu'a traversé ma mère, quand elle était en dépression. Il commence à prononcer le mot même de dépression, il comprend enfin que peut-être il ne soit pas impossible qu'il ne puisse plus tout gérer tout seul.
Et c'est pour lui un choc terrible.

Comment faire comprendre à mon père que désormais, il doit laisser aux autres le soin de gérer sa vie ?
Avec les enfants de sa compagne, nous avons mis en place tout un tas d'aides à domicile, afin de le décharger de responsabilités devenues trop lourdes pour lui.
Ses repas lui sont livrés midi et soir, chaque jour, car ça le fatiguait trop de penser à faire des courses ou cuisiner pour deux... Une infirmière passe matin et soir leur donner leurs médicaments, car il commençait à avoir peur de se tromper dans les doses... Une aide-ménagère passe tous les jours, tant pour faire un peu de ménage que pour s'occuper de la compagne de mon père, désormais incapable de même se laver ou s'habiller seule...
Tous ces intervenants, mon père est bien conscient qu'ils sont là pour l'aider, et il me dit souvent qu'il est bien content et soulagé de ne plus avoir tout ça à gérer seul... Mais...
Mais tout ça le stresse autant que cela le soulage. Parce que toutes ces aides soulignent aux yeux fatigués de mon père la somme de choses qu'il ne peut plus faire, et combien il a changé. C'est douloureux pour lui, de devoir dépendre des autres... même s'il sait que ces gens sont là pour les aider à rester ensemble, sa compagne et lui. Ensemble et chez eux, plutôt que dans une maison de retraite où Alzheimer les séparerait forcément.
Alors on s'efforce de lui apporter notre présence, autant que faire se peut.

Sauf que ça me bouffe ma vie. Que je n'ai plus le temps de rien et que ça m'emmerde tout autant que je trouve normal de m'occuper de lui, je suis partagée entre ressentiment et envie de l'aider.

Parce que je sais surtout que si mon père doit quitter sa maison... et être séparé de sa compagne... je ne donne pas cher de sa peau.

Alors je tiens bon le cap. Bien sûr.
Ecrire me manque, partager me manque. Alors je vais essayer malgré tout, je vais essayer quand même de trouver le temps nécessaire à ma propre survie morale.

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mardi 1 septembre 2009

Rencontre sur le haut plateau

Il suivit ses traces jusqu'à l'embranchement de la croix Daurade. L'air était vivifiant. L'altitude. Il avait dépassé les 2000 mètres, s'il en croyait son souffle laborieux. Avec un peu de chance, il n'allait pas tarder à le voir.

Il avait reçu l'e-mail de Manu la veille :
« Ai retrouvé sa piste près de la croix Daurade.
Au moins deux traces distinctes.
Aurait-il trouvé l'âme sœur ? »
Il avait fourré dans son vieux sac sandwiches, gourde de café noir, I-book et cartes IGN du haut plateau et après une courte nuit, il s'était mis en route, une impatience de gamin au creux du ventre.
Deux ans qu'il l'avait perdu. Quelques bêtes égorgées. Il avait forcé Artémis à migrer plus haut. Malheureusement, il s'était évaporé dans la nature. Et voilà qu'on l'avait retrouvé ! Il allongea le pas.

Il dépassait la vieille croix rouillée quand il entendit les cris. Deux hurlements presque synchrones. Il sortit les jumelles et se mit à balayer l'horizon. Rien. Il s'installa confortablement sur un gros rocher plat et se mit à manger tout en gardant un œil sur le haut plateau. Il était bien. Les hurlements continuaient leur mélopée et se rapprochaient peu à peu.

C'est au crépuscule que la rencontre eut lieu. Brusquement il fut là. L'homme reconnaissait la tache gris-blanc du poitrail qui tranchait sur le noir de sa robe d'été. Il était magnifique. Artémis humait l'air et ne le lâchait pas du regard. Il s'approcha lentement. L'homme ne bougeait plus du tout. Le loup vint à ses pieds et lui lécha la main. Bonheur.
Et puis le loup recula un peu et jappa. L'homme ne respirait plus. Lentement, une tête blanche apparut derrière Artémis. Sa femelle. Superbe, mais craintive.
Ils restèrent quelques minutes ainsi, les deux loups faisant face à l'homme. Et puis ils disparurent dans la nuit tombante. Après quelques minutes, l'homme ramassa ses affaires et reprit le chemin de la vallée.
Il n'avait jamais été aussi heureux.


pour Kaléïdoplumes

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vendredi 21 août 2009

Saga, fin.

La porte.

Elle avait dit :
— Les familles heureuses se ressemblent toutes.
Et, ô surprise, Louis avait immédiatement rétorqué :
Les familles malheureuses le sont chacune à leur façon.

Nenette était restée clouée sur place. Ainsi, le nouveau L'avait lu ...et LE connaissait comme elle-même par coeur... Un signe du Destin ? Non, clairement non. Une coïncidence, voilà tout.
Pourtant, il l'avait regardée. À ses yeux, elle existait, et n'était pas une potiche invisible et insignifiante, comme aux yeux des autres. Cet homme avait belle allure, ça, c'était un fait avéré. Et son regard avait éveillé comme un frisson au creux de son ventre... Elle avait violemment rougi et avait refermé la porte du cabanon brutalement, mais pas avant d'avoir vu du coin de l'oeil la petite Léa, qui n'avait pas perdu une miette de l'échange.

Sans relâche, Léa s'était attaquée à la forteresse privée de Nenette. Peu à peu, ses barrières fondaient. Faut dire que Léa avait le don de l'attendrir, elle qui pourtant s'était bien jurée de ne plus se laisser prendre au piège des sentiments.
La gosse lui avait même dit la veille au soir :
— Toi, t'as tout compris, hein... t'as trouvé LA bonne planque. Je sais que tu n'es pas aussi ignare que tu voudrais qu'on croit. Je trouverai...

Pour ça, Nenette n'en doute pas. La gosse est têtue, et finaude. Pour sûr, elle trouvera... Et puis, Nenette n'a plus la force de combattre sur tous les fronts. Entre la môme et le Louis, elle est débordée de tous côtés !
Parce que Louis aussi est têtu, et la cour pressante et pas du tout discrète qu'il lui fait commence à porter ses fruits. Voilà que ce matin, Nenette a été chez le coiffeur ! Surpris, le diable ! Au moins 15 ans qu'elle n'y avait pas mis les pieds, donc encore moins ses cheveux qu'elle coupe elle-même à la va comme j'te pousse... Bah ! Fallait bien ça, pour le rendez-vous qu'elle avait accepté, le soir-même, avec Louis.
C'est Léa qui a été cueillie, à son retour ! C'est vrai que ça vous change, tout de même, une (vraie) coiffure toute neuve !

Le rendez-vous avait été... simplement beau.
Nenette était rentrée avec un sourire d'une incroyable douceur vissé au coin de sa bouche. Louis avait été parfait. D'une grande culture, il avait pu suivre sans aucun problème le fil des réflexions abouties de Nenette sur l'Art, la Littérature, la Musique... Elle s'était rendue compte que leurs connaissances se complétaient à merveille. Bon nombre de fois, l'un avait fini la phrase de l'autre... quel bonheur ! Deux cerveaux cheminant à la même allure ET dans la même direction !
Ils avaient décidé de se retrouver le surlendemain ; le cinéma en plein air de Moliets passait une rétrospective à ne pas manquer : "L'univers de Tolstoï devant la caméra"
Nenette en frémissait de plaisir à l'avance.

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Ce matin-là, Nenette est heureuse. Elle a décidé d'enfin répondre au voeu de Léa, et lui confier la clef de La porte. Il est temps de tomber le masque. Quelle importance qu'Ils sachent, après tout...
Ce matin-là, Léa est heureuse. Elle va enfin savoir ce que cache La porte. Elle a hâte de confronter ses déductions à la réalité. Elle est surtout heureuse de la confiance que lui accorde Nenette.
Ce matin-là, Louis est heureux. Il est amoureux fou d'une femme merveilleuse, et cette femme adorable commence ENFIN à répondre à ses sentiments.
Ce matin-là, Mylene est contente... elle aura suffisamment de pilules pour tout le séjour, et c'est une bonne chose.
Ce matin-là, Marc et Aurore s'engueulent, comme d'habitude. Aucun intérêt...
Ce matin-là, Pierre est très heureux. Une longue journée de pêche l'attend. Il sait bien qu'il ne va prendre aucun poisson et s'en fout royalement. Il va surtout passer une journée de rêve, tout seul, loin de ce qu'il est convenu d'appeler ses proches, dont il se sent si souvent étranger...

Ce matin-là, l'été claironne une joie de vivre insolente, l'air embaume le sable et le pin maritime. Le facteur apporte le courrier en sifflotant. Léa, qui joue avec un trousseau de clefs, ne le voit pas, toute à sa joie d'enfin savoir. Elle va traverser et se retrouver juste devant les roues de la mobylette aux couleurs de la Poste !
Louis, qui vient de sortir sur le perron avec son bol de thé et une cigarette, a juste le temps de crier "Léa ! Attention, Léa !"
Mylène somnole sur son lit et ne voit ni n'entend rien, Aurore et Marc non plus, tout occupés à s'étriper au salon. Pierre dort près de l'eau...
C'est donc Nenette qui réagit au quart de tour. Elle court au-devant de Léa, son bras solide l'empoigne et la propulse loin du sentier ; la gamine a du sable plein le visage, mais n'aura que quelques égratignures. Nenette soupire de soulagement et sourit. Souriante et rassurée : c'est ainsi que la mobylette du facteur la fauche.

Nenette s'envole et retombe lourdement sur le sentier sableux du kaléïd'été. Elle voit Léa accourir à ses côtés, lui prendre la main, l'appeler doucement. Pauvre bout de chou... faudra qu'elle soit forte, la petite. Que la vie ne l'abime pas trop...
Louis s'est agenouillé, il compose fébrilement un numéro sur son portable. Nenette le regarde, le détaille. Beau, vraiment. Elle voit qu'il sait, qu'il a compris. Il pleure. Faut pas, non... Elle est tellement heureuse. Il presse doucement ses lèvres sur les siennes...

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Léa ouvre La Porte. Ça sent le papier, et l'encre. Louis s'approche de la fenêtre et ouvre lentement les persiennes.
— Je le savais, Louis, murmure Léa.
— Oui...
Ils regardent l'incroyable étalage de papier qui leur fait face. Sous toutes ses formes. Des centaines de dessins au fusain sont punaisés aux murs, on y reconnait tous les habitants de la résidence, même si les portraits de Léa sont les plus nombreux.
— Regarde Louis, y en a même un de toi !
Léa montre une aquarelle récente, puisqu'on y voit le cinéma d'été, Louis qui fume en souriant et une femme, dessinée de trois-quart dos, qui tend la main à l'homme pour l'entrainer on ne sait où...
Un bureau recouvert de feuilles éparses. Sur le papier, des mots par centaines, par milliers. Louis cueille au hasard une poignée de mots. L'écriture est fine et élégante, légèrement penchée vers la droite.
— Léa ? J'ai l'impression qu'elle avait entamé un roman, tu sais...
— Faudra le lire alors, répond Léa les yeux vrillés au mur du fond.

Un vieux fauteuil de cuir élimé aux accoudoirs griffés et une lampe sur pieds à l'abat-jour fleuri et vaguement posé de travers composent le reste du mobilier.
Ils sont posés juste devant le mur du fond. Un mur couvert du sol au plafond de rayonnages en pin. Des livres par centaines les font plier sous leur poids. Au pied des rayonnages, des livres en piles tordues, à même le sol. Partout où l'oeil se pose, les livres envahissent l'espace.
Sur le bras du fauteuil repose un livre ouvert.
— Surement celui qu'elle a lu en dernier, non ? demande Léa.
— Je parie que c'est "Anna Karenine", Léa. De Tolstoï. Tu devrais le lire, c'est une belle histoire.
— Oui, c'est ça ! Comment t'as deviné ?
Louis la regarde en souriant et prend délicatement l'ouvrage entre ses mains.
— C'est si triste qu'elle soit morte justement maintenant !
— Léa, ce n'est pas grave de mourir. C'est pas si important, répond Louis d'une voix tranquille.
Au regard qu'elle lui lance, Louis sent bien que la petite est loin d'être convaincue...
— Je t'assure ma belle ! Et Nenette le savait, elle aussi, n'en doute pas. Non, ce qui importe, ce n'est pas de mourir. C'est ce qu'on est en train de faire, quand on meurt...
Léa regarde Louis intensément. Elle réfléchit à cette drôle de phrase. Et elle se met d'un coup à sourire.
— Oui ! Ah oui, c'est un joli moment, finalement... parce que Nenette, elle était en train d'aimer, au moment de mourir ! Elle t'aimait.
— Pas que moi, Léa, pas que... Allez viens. On va aller le lire sur la plage, ce bouquin. Ensemble...

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dimanche 9 août 2009

Saga de l'été, suite.

Voici donc les deux derniers personnages de ma saga estivale, pour Kaléïdoplumes :

Louis

Louis est le nouvel occupant de la maison des Pins, et donc le nouveau voisin des Capelle.
Louis ne connaît personne et finalement personne ne le connaît autrement que de vue, ce qui, vous en conviendrez aisément, est totalement insuffisant, même dans la résidence Kaléid’été.
Louis est à la retraite. Même Mylène n’a pas réussi à savoir quelle était son ancien métier, et c’est pas faute d’avoir tout essayé, croyez-en sa curiosité !
Grand, la mise toujours impeccable, les manières raffinées, d’une extrême courtoisie, même Léa a du mal à trouver quoi que ce soit à redire.
Un bel homme, a pensé Nenette, en le voyant la première fois. Avec un regard intelligent, certes, mais beaucoup trop scrutateur à son goût.
Ce que Léa a remarqué, pour sa part, c’est l’insistance avec laquelle il a résisté à la main de Mylène, qui le tirait vers l’antique ascenseur. Tout ça pour avoir le temps de planter son regard direct dans les yeux de Nenette, et de se présenter à elle en bonne et due forme.

Les résidences Kaléid’, c’est une idée de Mylène.
Quand elle hérita de cet hôtel particulier, près de l’île de la Cité, elle fut bien près de devoir le vendre, tant son entretien était au-dessus des moyens financiers du couple. C’est en lisant un bouquin de Françoise Dorin, « Les lits à une place », qu’elle avait eu l’idée : le découper en quatre appartements et baptiser ça « le Kaléido ».
Enfin, c’était plutôt trois appartements cossus, un par étage, et une série de trois petites pièces assez sombres au rez-de-chaussée, pour la Nenette. Juste bien pour jouer à la concierge, avait dit Mylène en riant…

C’est ainsi que les choses avaient commencé. Les Capelle s’étaient évidemment réservé le morceau de roi, le troisième étage avec ses fenêtres offrant une vue splendide sur la Seine et la Cathédrale, et bien sûr l’escalier qui menait à la terrasse entièrement paysagée (ce qui avait coûté une fortune, Pierre avait dû péter un portefeuille d’actions conséquent).
La fille de l’arrière-petite-nièce du Comte de Paris (par alliance) logeait au 1er étage, et était évidemment devenue la meilleure amie de Mylène (qui d’autre mieux que Clotilde pouvait l’introduire dans le grand monde, serinait-elle à Pierre, pendant que celui-ci se foutait d’elle ouvertement).
Le second étage avait jusque-là été occupé par le PDG de la Floyd Food Company, un sale type plein aux as, un parvenu disait Clotilde avec un 38 tonnes de mépris dans la voix. Mais le Destin avait stoppé là son incroyable ascension dans la bonne société en lui octroyant une mort brutale et inattendue, son cœur de 39 ans épuisé par trop d’abus ayant bêtement explosé lors d’une séance de jambes en l’air avec sa secrétaire.

Les frais de décoration et de mise en place du Kaléido avaient été vite amortis, et les Capelle avaient investi avec les 3 co-propriétaires dans l’achat d’un immense terrain en pleine forêt landaise. Trois jolis chalets de vacances (cossus, tout de même, c’est pas parce qu’on est en vacances qu’on doit accepter n’importe quoi) plus le cabanon de Nenette avaient vu le jour, et c’est ainsi que le Kaléid’été avait constitué le pendant parisien de leur petit microcosme de luxe.
Les Capelle occupaient la maison de la Dune, le PDG la maison des Pins, tandis que Clotilde avait écopé de la maison des Genêts (à cause du bosquet d’arbustes du même nom qui résistait vaillamment à l’avancée inexorable du sable sur la forêt)

Et c’est en reprenant l’appartement de l’ex-PDG parvenu (et aussi la maison des Pins, bien entendu) que Louis était entré en scène, et accessoirement dans la vie de Nenette et Léa…
Le plus troublant étant de toute évidence que lui non plus ne trouvait pas la Nenette aussi invisible et insignifiante que ça…

Dédé.

Je ne pense pas m’être présenté. Je suis pourtant un incontournable, dans la vie de Léa, Nenette ou Louis.
Ou de toute autre personne, remarquez… une petite idée ? Non ?
Levez-les yeux…

Appelez-moi Dieu.
Ou alors Bouddha, Yaweh, la fatalité, le Karma… le manque de pot, le coup de veine… Dédé même, si vous voulez ! Choisissez le nom qui vous sied, pour moi c’est du pareil au même.
Je suis le Destin.

Ça fait un petit moment que j’observe les habitants de Kaléido. Et les plus intéressants, que dis-je, les plus passionnants, ce sont bien ces trois-là.
J’ai eu un peu de mal à faire entrer Louis dans cet univers de bourges coincés, mais cet idiot de PDG m’a bien aidé, à s’être pourri le corps aussi vite et avoir tant aimé la bagatelle. Mais j’avoue de bonne grâce que… ce ne fut pas désagréable du tout !
Pour bien comprendre ce qui ne va pas manquer d’arriver (faites-moi confiance, je suis toujours ponctuel), je vais revenir un peu en arrière dans la vie de Nenette, sinon je vais vous paumer en route, vous n’allez rien comprendre du tout, et vous me foutrez tout sur le dos, comme d’habitude.

Nenette est une femme qui en a bavé plus que son compte. Oui, je le reconnais, je ne lui ai jamais facilité la tâche. Orpheline, pas très belle, très timide, elle a eu son compte de salauds dans sa vie, croyez-moi. Et quand elle rencontre enfin le grand amour, le seul qui ait réussi à forcer sa carapace de sauvageonne, il meurt, les poumons bouffés par un cancer foudroyant.
Ça fait bientôt 15 ans que Nenette est veuve.
Quand Môssieur le PDG a trépassé, ça a fait la une de tous les journaux du pays, mais quand Nenette a perdu son homme… Personne ne s’intéresse à la mort d’un obscur mécano ; ça fait juste une ondulation de rien du tout sur l’océan de l’infime. Un léger creux dans le quotidien.

15 longues années à se dessécher le cœur et l’âme. Elle a tellement souffert qu’elle a décidé de tout barricader, de ne plus rien ressentir, la neutralité du cœur abolit tout espoir, et vivre sans espoir… c’est mourir à petit feu. Tout ce qui perdure de sa force d’aimer, elle le planque au fond de sa pièce secrète. Fermée à double tour.

Alors, j’ai fait entrer Léa dans sa vie.
Parce que Léa souffre aussi. Elle aussi, c’est un cœur en vadrouille, une petite chose bien solitaire.
Ce qui l’exclue des autres, Léa, c’est son extrême intelligence. Une surdouée, un cerveau à pattes, voilà ce qu’elle est. À douze ans, elle frôle le QI d’Einstein et n’a aucun ami.
Elle est en plus dotée de parents particulièrement fermés à ce qu’elle est. Ce n’est pas qu’ils soient méchants… ils sont juste incompétents, dépassés par cette gosse qu’ils ont mis au monde et qui leur rappelle à chaque seconde de leur existence à quel point ils sont médiocres. La mère se gave d’anti-dépresseurs pour oublier qu’elle ne sait pas être heureuse, et le père… ce n’est pas un mauvais bougre, mais c’est un père absent. Il s’est réfugié depuis longtemps dans le travail, pour ne plus voir sa femme pleurer, ou les deux aînés devenirs pourris gâtés. Quant à Léa… le père n’a jamais su comment lui parler, alors il a juste abandonné.

Avouez que ça aurait pu fonctionner ! Deux solitudes qui se rejoignent, la jeunesse et la douleur de l’une éveillant un cœur mourant chez l’autre…
Sauf que Nenette, l’est pas conne non plus. Si son QI vole moins haut que celui de Léa, il voyage dans des régions que le commun des mortels ne visite pas tous les jours. Et si la petiote a touché son coeur, elle en verrouille toujours l’accès.
Mais je ne donne pas cher du secret de Nenette ! Léa va le trouver, et dans peu de temps. Elle a bien réfléchi, pendant le trajet jusqu’à Moliets. Je l'entends d'ici, cogiter à 150 km/heure. Ah vous êtes curieux, vous aussi ?
Attendez, je vais monter le son…

Léa a repensé à Monsieur Louis. Si Nenette la fascine, Monsieur Louis est assez intrigant lui aussi.  Il est différent de ses parents. Quand cette cruche de Clotilde, du 1er étage, lui a présenté Nenette (qu’elle s’évertue à considérer comme la concierge de Kaléido), il a totalement ignoré la main pressante de Clotilde sur son avant-bras, les paroles impatientes qui  le poussaient à avancer. Non, il avait dit quelque chose à Nenette, et il attendait sa réponse.
Le seul souci, c’est que Léa, qui avait pourtant tendu l’oreille, n’avait rien entendu.

Mais c’est pas grave.
Elle a une idée qui germe, un plan se met en place.

Signé patitouille, à 08:30 - Prose poêtique - un truc à dire ?[0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

vendredi 7 août 2009

Saga de l'été

C'est l'été sur Kaléïdoplumes. C'est l'heure de la saga estivale. Un feuilleton en 5 épisodes. 4 personnages à présenter, et une fin qui les réunit tous...
Voici les deux premiers personnages de mon feuilleton saga de l'été :

Michèle, dite Nenette.

— Ah... Le cirque va commencer, se dit-elle en repliant la lettre qu'elle venait de lire.

Tous les ans, c'est la même chose. Car tous les ans, à la même époque, elle se rend à la maison de la Dune. C'est la résidence d'été de la famille Capelle. Et tous les ans, à la même époque, elle ouvre grand persiennes et volets, fenêtres et portes, le temps que l'odeur de l'hiver s'envole et que la poussière, amassée sur le porche en petits tas impatients, aille danser la gigue avec les grains de sable de la Dune, qui s'enfonce inexorablement plus loin chaque année dans la lande...

Elle, c'est Michèle. La gardienne. Dite Nenette.
Celle qui veille au grain l'hiver et sert de bonniche l'été. Aussi grise que muette, elle se fond dans le décor, fait partie des meubles, comme on dit. Jamais un mot plus haut que l'autre. Jamais un mot tout court, d'ailleurs.
"Le silence a ça de bon qu'il enterre les questions qui dérangent" disait sa mère, Dieu la garde. Michèle aurait pu ajouter qu'il enterre aussi celui à qui on les pose... c'est qu'on prend l'habitude d'être invisible. D'être transparent.

À 54 ans, Michèle a encore belle allure. Brune de peau, sa chevelure est toujours aussi vierge de cheveux blancs, et les rides qui irradient au coin de ses yeux rendent plus pétillant que jamais son regard. Enfin... pour peu qu'on le croise, évidemment.

Elle vit seule dans le cabanon qui jouxte la maison principale de la propriété de la Dune. C'est tout petit, mais ça lui suffit. Veuve depuis bientôt 12 ans, sa vie n'est pas très encombrante. Quelques meubles disparates à l'intérieur, plus un fauteuil à bascule qui fait ce qu'on attend de lui : il bascule en rythme avec le bruit des vagues, sur le porche du cabanon. Et puis ce qu'il y a derrière la porte, évidemment. Son jardin secret.
Qui risque fort de ne plus l'être longtemps, si la gosse continue à fourrer son petit nez partout...

Elle serait bien partie, à la fin de l'été dernier. "Ils" avaient été particulièrement imbuvables, cet été-là. Elle avait bien failli. Elle avait fait ses paquets, réuni toutes ses affaires, prévenu le vieux Paul, pour qu'il l'aide à transporter tout son barda ailleurs... et puis, au dernier moment, son regard était tombé sur la photo un peu floue de la gosse. Et elle avait tout décommandé, tout rangé. Elle était parfaitement incapable de se passer de la gosse. D'ailleurs, qu'est-ce qu'elle deviendrait, cette môme, hein, toute seule au milieu d'une famille comme celle-là ? Ah ! Vous voyez bien qu'elle ne pouvait pas la laisser comme ça...

C'est en pensant à ses yeux rieurs qu'elle termina ce jour de ménage en allant ramasser quelques plantes sauvages sur la Dune, pour la chambre de léa.

Elle aime bien ça, les fleurs sauvages, Léa...

Léa.

Léa fait semblant de dormir.
Léa n'aime pas les voyages en voiture. Enfin, les voyages en voiture en famille. Plus précisément avec SA famille. Il faut dire que Léa n'aime pas franchement sa famille.
Qui le lui rend bien, notez...

Assise à l'arrière, coincée entre un cornichon et une huître (Marc, son frère aîné et Aurore, sa grande sœur) avec une vue imprenable sur ses parents (Pierre, banquier et boursicoteur véreux de son état, et Mylène, grande professionnelle des divans de psys et grande avaleuse d'anti-dépresseurs devant l'Éternel) Léa se demande encore quelle malédiction s'est abattue sur elle pour qu'elle naisse parmi Eux.

Léa est frêle et grande. De longues boucles brunes viennent masquer fort à propos son regard perçant et lucide, qu'elle pose depuis douze longues années sur le monde qui l'entoure. Léa a une intelligence hautement supérieure à la moyenne, et à des années-lumière de celle des membres de sa famille. Et Léa a compris il y a très longtemps que quand on est dans sa situation, sa tranquillité est totalement proportionnelle à sa capacité à masquer ce fait. Ce qui fait que depuis douze ans, Léa parle le moins possible et s'emmerde à mourir.

Sauf quand elle se trouve à la maison de la Dune. Parce que Nenette y vit. Et qu'elle adore Nenette. Bien sûr, on pourrait penser que ce qui rapproche ces deux-là est justement ce mutisme viscéral qui les caractérise.
Mais Léa n'est pas dupe.
Si Nenette a pu tromper tout son petit monde, Léa sait. Nenette est loin d'être aussi rustre et ordinaire qu'elle aimerait le faire croire. Léa sait qu'elle est bien plus intelligente et beaucoup moins passe-muraille que ça.
La clef doit être derrière la porte. Celle du jardin secret comme dit Nenette.

Et cette année, Léa saura. Coûte que coûte, elle va enfin savoir ce qui se cache là.

Et ce n'est pas Louis qui l'en empêchera.

Signé patitouille, à 11:51 - Prose poêtique - un truc à dire ?[0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

samedi 27 juin 2009

Sous le figuier

D'abord, il y a la chaleur. Lourde, sèche, orageuse. Qui colle à la peau, alanguit les gestes, encotonne les pensées.
Le regard fait un tour d'horizon, machinal plus que conscient.
Il est là. À sa place. Comme tous les après-midi, c'est le figuier qui accueille son répit.

Je viens de sortir de la cuisine, Le soleil au zénith cuit ma peau.
Envie d'ombre.
Je descend lentement les trois marches brûlantes. Mes pieds nus appellent la fraîcheur relative d'une herbe rare. Je m'avance vers lui.

Il a le regard perdu sur le cours d'eau qu'on devine, au fond du pré. Je sais que dans sa tête, il en suit le cours, le remonte jusqu'à sa source. Un moyen comme un autre de se perdre en lui-même.
L'ombre déchirée du figuier m'enveloppe enfin, et c'est sans me regarder qu'il tapote lentement la terre près de lui. Je m'assois sans bruit, me glisse sous son bras.
Tout est en place.

Alors, sa voix un peu rauque s'élève, tranquille et basse. Il me raconte les montagnes, ou la mer, ou hier. Quel que soit le sujet du jour, sa voix m'embarque, je découvre sous mes paupières fermées des paysages que je ne connais pas. Ils défilent sous sa voix, ils m'entraînent dans une rêverie languide.

Peu à peu, le rythme lent et régulier de ses mots me berce et je m'assoupis. De temps à autre, sa voix chavire doucement. Il change de langue, et le basque vient me bercer à son tour.
Il chante. C'est comme un torrent qui dévale mes rêves. Je vois des frontons, des montagnes, des murs blancs ensanglantés par des guirlandes de piments.

Et puis le silence. Qui enfle autour de nous et au plus profond de mon être. Je suis bien.
C'est l'heure de la sieste.

Pour Kaléidoplumes.
La consigne était de faire un texte sur la sieste...

Signé patitouille, à 21:35 - Prose poêtique - un truc à dire ?[3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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