mercredi 23 novembre 2011
instantanés mémoriels et sensitifs
Mon genou. Une énième opération, une énième hospitalisation. Et la douleur, bien sûr.
Les premiers jours, elle est omniprésente. Elle bouffe chaque minute de mes journées, et surtout de mes nuits. Malgré la morphine, malgré un cathéter d'anti-douleur en prime... ce n'est pas une douleur extrêmement violente, mais plutôt de ces douleurs qui sapent par leur continuité. Une sorte de fond ambiant, qui colore tout de rouge.
Je ne sais pas pourquoi j'associe le rouge à cette sensation. Le noir n'irait pas, trop sombre, trop en retrait de la vie. Le gris... trop terne. Alors le rouge. Un rouge vif, plutôt clair, un rouge vie.
Non, je ne pense pas au rouge sang. Malgré le fait que la douleur pulse en rythme, comme un pouls supplémentaire, en léger désaccord avec les battements du cœur. Est-ce ce léger tempo d'écart, qui rend la pulsation si insupportable ? Possible.
Au début, je laisse passer l'orage. Je rentre la tête en dedans, je joue l'autruche civilisée. Oui, tu viens me voir, tu me parles, tu me demandes si j'ai bien dormi. Et j'écoute, et je réponds, la réponse en elle-même n'a pas grande importance, mais le lien social, oui. Une façon comme une autre de ne pas se laisser submerger par la lame de fond, ne pas se laisser entrainer trop loin. Peur de ne pas être capable d'en revenir ? Possible oui. Une douleur légère mais continuelle est quelque chose de très déstabilisant à vivre. Et comme elle n'a pas de fin, il est assez compliqué de se motiver à la supporter encore un peu.
Malgré tout, des progrès. Je me lève, je fais quelques pas. Douleur encore, mais au moins, je sais pourquoi, je sais comment, c'est moi qui la rend plus forte, puisque je fais un effort physique, concret. Drôle d'alchimie que le cerveau, qui préfère une douleur plus vive, si tant est qu'il sache qu'il est possible de l'arrêter...
Jour après jour, la douleur est moindre. Elle me laisse du répit, j'ai quelques heures régulières de sommeil réparateur, la marche est plus aisée, et surtout, mon neurone se met parfois en mode vacances, libéré de son entrave sensorielle. Il est temps de quitter la clinique pour entrer au centre de rééducation.
J'attendais ce moment pour retrouver ma plume. Car il m'était impossible de me concentrer sur un texte, tant que cette lame de fond restait constante et fortement présente. Pour me frotter aux consignes, intéressantes et porteuses.
Pour ce nouveau roman dans lequel nous sommes en train de plonger. Le sujet de notre nouvelle aventure à quatre mains est trouvé, le lieu est choisi, reste le plan à faire... j'ai essayé mais non. Rien de bon ne vient.
Et je me retrouve ici. 6 ans après. « Viry-Châtillon, ça sonne comme une station balnéaire. Quelques arbres égarés entre deux autoroutes... » j'ai retrouvé cette phrase sur mon blog. Elle est d'un copain de galère, rencontré au moulin.
J'aime cette phrase. Non pas qu'elle soit criante de vérité (Viry-Châtillon n'a rien d'une station balnéaire), et pourtant, c'est tout à fait l'impression qui nous gagne, quand on est pensionnaire du Moulin de Viry.
Une halte hors temps, hors quotidien, rythmée par des heures de kiné, des repas pris au réfectoire, on se croirait presque dans une pension de vacances.
J'occupe la chambre située juste au-dessous de la tienne. Quand je sors fumer, je n'ai qu'à lever les yeux, et j'ai l'impression que tu vas surgir, accoudé au balcon, me regardant avec au fond des yeux ce mélange de malice et de gravité qui te caractérisait si bien.
Je renoue avec des automatismes oubliés, c'est d'une facilité déconcertante. Parfois, les images d'hier viennent en surimpression sur celles d'aujourd'hui. Un éclat de rire résonne et je me tourne, surprise, pour ne voir que ma mémoire qui frémit en ces lieux retrouvés.
J'ai retrouvé « mon » kiné, mon sauveur, celui qui m'a fait marcher droit. Je vois dans ses yeux la même réminiscence, le même écho, et ses yeux et les miens s'embuent sans que l'on lutte le moins du monde.
La douleur, au fil des jours, s'apaise, s'affine. Elle devient souterraine, joue sa ronde en sourdine. Parfois, agacée de se voir oubliée, elle se rappelle à moi de façon brutale, presque grossière. Ne m'oublie pas si vite, je suis toujours là. Je ne risque pas de t'oublier, ce serait plutôt l'inverse, tu fais partie de moi depuis si longtemps que tu es devenue comme un organe à part entière, une sorte d'excroissance adoptée qui a fini par me définir aussi bien que mes autres traits de caractère.
Mais je ne veux plus de toi, et les exercices répétés en salle de kiné te gomment petit à petit de mon existence.
Je sais que tu vas me manquer, aussi étrange que cela puisse paraître. Je sais que je vais passer de longs mois à chercher, à palper mes poches, mon sac, à réfléchir à ce que j'oublie, et qu'invariablement, je me souviendrai que c'est juste ton absence qui ne cesse de m'épater. Mais je n'en suis pas encore là.
Je suis restée cinq semaines à Viry. La veille de mon départ, j'ai dit au revoir à mon kiné, ai pris ses coordonnées personnelles car je sais que j'aurai besoin de ses aptitudes professionnelles encore longtemps. Et j'ai dit adieu à tout le reste. J'ai très mal dormi, pour cette dernière nuit passée en ces lieux. Je n'y reviendrai plus, je le sais, et c'est une page qui se tourne.
J'ai tant de souvenirs ici. En si peu de temps, finalement (12 semaines de ma vie, c'est si peu) j'ai engrangé là des émotions si fortes, si prégnantes qu'elles m'accompagnent à chaque instant de ma vie.
Je me souviens de toi, Tophe, de ton sourire et de la discrétion avec laquelle tu as quitté ce monde, attendant d'être seul au moulin pour tirer une dernière révérence. Repose en paix, mon ami, ton souvenir accompagne chacun de mes pas nouveaux, j'ai bizarrement associé une marche équilibrée au souvenir du froissement discret des roues de ton fauteuil dans les couloir du centre...
Je me souviens de toi, papa, qui marchait derrière moi en pleurant car tu ne m'avais jamais vue marcher sans boiter. Je suis si heureuse que tu aies pu assister à ce petit miracle avant de t'éteindre. J'aurais tellement aimé te donner à lire ce roman écrit avec mon écho des montagnes ! Comme tu aurais aimé cette histoire, comme tu aurais été fier de voir que ta fille vivais pleinement sa passion des mots...
Dans trente-deux jours, je ferai une énorme entorse à mes vieilles habitudes, j'oublierai un instant mes vieux démons et j'irai me recueillir sur votre tombe, à toi et à maman. Je m'y rendrai sans canne ni béquille, je marcherai droite, je ferai très attention à ne pas boiter, je vous parlerai de Loan, le fils de mon fils qui est né le 18 octobre, que je n'ai pas encore vu et que j'aime déjà, je penserai à tous ces moments de bonheur intense que nous avons partagé, et je vous dirai adieu, seule face à la stèle. Je pleurerai surement, mais je sais que ces larmes seront douces, apaisantes, sereines. J'ai tourné une page de ma vie. Que dis-je, un tome entier s'efface lentement. Je ne sais pas de quoi sera constitué le suivant. Peu importe, je n'ai pas envie de savoir.
Je sais que je le vivrai intensément, en tâchant d'en savourer le goût vif seconde après seconde. Et je m'abreuverai à la source de vie jusqu'à plus soif.
lundi 7 novembre 2011
et l’enfant quitte son nid
Il y a quelques temps, je vous parlais de cette incroyable aventure, l’écriture à quatre mains d’un roman, avec la complicité de mon amie Cassymary. Nous avions espéré mettre moins d’un an à l’écrire, pari largement tenu ! L’enfant, un joli prématuré de huit mois, est enfin né cet été. Courant juillet, il a reçu son habit de fête, une belle couverture fabriquée comme lui, à plusieurs mains.
Le 20 septembre 2011, il entrait officiellement dans le monde, sur le site professionnel de Cassy, afin d’y trouver ses futurs parents : des lecteurs, que nous espérions nombreux, et aussi enthousiastes que nous, à la découverte de cette belle histoire.
Un peu plus d’un mois a passé. Nous avons reçu les premiers retours de lecture. Quel choc, quelle belle surprise de se rendre compte que ce livre où nous avons mis tout notre cœur, toute notre âme, a été non seulement apprécié, mais plus encore : il a été compris, ressenti, et transmis. Nombre de nos lecteurs ont en effet donné “Haïze Hegoa” à lire à leurs proches, leurs amis… j’aime beaucoup cette transmission de nos mots, de plume à œil, puis de bouche à oreille… j’aime que nos mots entremêlés voyagent d’un lecteur à l’autre, j’aime voir grandir ce bébé que nous avons chouchouté de longs mois, j’aime le voir prendre son envol.
“Haïze Hegoa” est une histoire d’amour. L’amour d’une région, des montagnes, des gens simples et vrais qui y habitent. C’est aussi une histoire d’amitié, entre Louise et Ninon, que nous suivons des années 30 jusqu’en 1994. C’est aussi une quête identitaire, pour un jeune homme qui va comprendre en quelques jours qui il est et d’où il vient. Enfin, c’est un cri d’espoir. L’espoir en la vie, sa richesse et sa force. Une vie capable de renaitre de ses cendres. Les ruines ne meurent pas ; elles nous attendent. Et il suffit parfois que souffle le vent du sud, pour les sortir de leur sommeil.
Voici quelques extraits des messages reçus en retour de lecture. Ils expriment bien mieux que je ne saurais le faire ce qu’ont pensé les nouveaux parents de notre bébé ;) :
- Une envie, le relire... ! Comment dire ça ? Il touche à tellement de choses, à l'amitié indéfectible, à la chance d'avoir ou non une famille, à la guerre, à la paix, à l'horreur et puis à l'espérance [….] à vous lire, on se demande qui a écrit quoi, tellement tout se tient et semble couler d'une seule et même plume…
- je suis impressionnée par le résultat de votre roman à quatre mains! L'intérêt reste constant, les techniques utilisées (...) sont pertinentes, l'histoire de cette belle amitié, que l'on ne peut s'empêcher de relier à votre belle amitié à vous deux, est très touchante, l'époque choisie, les évènements, les lieux....tout est empreint d'une force qui se partage à la lecture.
- Votre livre m’a tenue en haleine de bout en bout et je l’ai beaucoup aimé.[….] J’ai aimé le personnage très attachant de Sam qui s’approprie peu à peu sa propre histoire. Il est une sorte de trait d’union, de lien, entre passé, présent et avenir.[….] J‘admire la façon dont vous avez réussi à travers une construction très originale à garder une unité de ton malgré vos « quatre mains », signe sans doute d’une grande complicité et d’une profonde amitié."
- Je ne sais pas qui a écrit quoi, mais je m’en fiche, j’ai dévoré de bout en bout ![….] chaque fin de partie donne envie de tourner la page, sans attendre, on brule de connaitre la suite de l’histoire !
Pour commander ce livre, cliquez sur l’image ci-dessous, et laissez-vous guider, ou bien laissez un commentaire sous cet article :))
lundi 12 septembre 2011
La veuve qui passe
J'arpente de plus en plus lentement cette route écrasée de soleil, l'habitude est si grande qu'on ne me remarque plus, sauf peut-être à se dire « tiens, la veuve est là, il est temps de chauffer le repas ».
Longtemps j'ai lutté contre toi, j'ai cru te vaincre bien des fois, je me suis arrimée à la vie, aux habitudes ronronnantes d'une monotonie tranquille. Chaque jour, j'ai suivi le chemin qui mène au cimetière, le corps en lutte, le coeur en feu. Pour rien au monde, je n'aurais rebroussé chemin, puisqu'il me menait à mon homme, à mon ancre perdue. Et chaque jour, j'ai maudit ta violence, j'ai bataillé ferme et pesté contre toi, qui me menait la vie si dure...
Ce n'est qu'à l'aube de mon dernier jour que je comprends que c'est toi, ma vieille ennemie, toi ma douleur qui m'a fait me sentir en vie. Tu m'as offert ce dont j'avais besoin, un exutoire à ma peine, un but à atteindre, quelque chose à haïr d'autre que moi-même. Ma douleur, mon amie...
Quelle folie, mon dieu, quelles futiles guerres que celles qu'on ne gagne qu'à jamais endormi.
photo de madeleinedeproust
vendredi 9 septembre 2011
Farniente
12 ans. Ça faisait 12 ans que nous n'étions pas partis en vacances.
La maison à rembourser, les enfants, les aléas de la vie... 12 ans sans partir se ressourcer,
même un peu, même pas très loin... quel manque !
Et quel plaisir de partir ne serait-ce qu'une semaine !
Photo de Mathieu Normant
Sans compter que je partais dans les Pyrénnées, dans la si belle vallée d'Ossau !
Nous avons pris un gite en pleine montagne, dans un petit hameau désert...
pas un bruit, si ce n'est les sifflements rauques des faucons fauves poussant leurs petits à quitter le nid.
Leur vol majestueux sur le bleu d'un ciel vierge de tout nuage a quelque chose d'envoutant, et de très reposant.
Chaque matin pendant une semaine, j'ai ouvert les volets pour contempler un panorama somptueux, une carte postale magnifique et changeante, parfois écrasée de soleil, parfois noyée dans les nuages vaporeux, c'était toujours un régal pour l'oeil.
Et puis à la fin de la semaine de congés, mon très cher est parti avec fiston chez des amis, tandis que je rejoignais Cassy, afin de terminer notre roman. Nos retrouvailles, nous les avons fêtées dans le plus beau panorama du monde, le col du Pourtalet et son splendide Pic d'Ossau.
Nous nous sommes posées en pleine nature, pour renouer le lien, pour casser une petite croûte, mais surtout pour profiter de ce grand moment de bonheur. Nous étions tellement en osmose avec notre environnement qu'un papillon a fait halte près de nous.
De retour chez cassy, j'ai pu faire connaissance avec sa soeur, notre lectrice correctrice attitrée. Je l'ai aimée au premier regard. Très différentes et pourtant si semblables... nous l'avons emmenée là où nos coeurs battent depuis près d'un an, au coeur de ce hameau accroché à la roche, qui sert d'écrin à notre roman. Je l'ai vue arpenter le chemin avec émotion, comme nous avions vibré de concert, cassy et moi, quand je m'y étais rendue pour la première fois. Sensation d'être privilégiées, de vivre là un vrai moment d'intense plaisir et de partage.
Et puis, nous avons apposé la dernière touche à Haïze Hegoa, toutes les trois ensemble. Un point d'orgue à la hauteur de l'évènement. Cette photo-là, vous la découvrirez bientôt, c'est la couverture de notre livre...
Pour ma part, je conserverai de cette semaine de vacances une sensation, une image unique. Je pense que nous pouvons dorénavant l'appeler "notre" banc.
mardi 12 juillet 2011
Arpèges
Quelques arpèges...
le gris du ciel...
l'humidité de l'air
s'évapore au fil des notes
qui s'éparpillent
dans la pièce
vide
la mélodie emporte
le corps et l'âme
elle envahit de sa puissance
tout ce qui l'entoure
l'artiste est fébrile
le frappé, parfois hésitant
n'altère en rien
l'émotion
qui colore son jeu
le partage est intense
les aigus soulignent
de leur clarté
la panique sous-jacente
du pianiste
l'auditeur s'en fout
il vibre à l'unisson
se laisse flotter
au gré du phrasé
ne pense plus à rien
qu'à ce prélude
qui cogne au creux
de son ventre
qui déroule sa beauté
et fait perler au coin
de ses yeux
deux trois gouttes
d'eau salée.
écrit en écoutant une amie chère
me jouer un prélude de bach
jeudi 16 juin 2011
Rêve d’enfant
Ce sont d'abord de larges à-plat blancs, puis de longues trainées bleu roi parsemées de légères touches turquoises.
Et le ciel apparait, dégradé cotonneux et sublime.
Le pinceau s'imbibe de bleu sombre et les cimes se détachent en courbes langoureuses.
Un vert profond habille les abrupts ; la forêt dense, touffue, dessine aux montagnes un décolleté généreux : une vallée en clair-obscur vient souligner la beauté des reliefs.
Le premier plan s'anime d'un pointillisme vert tendre ; les arbustes, l'herbe sauvage prennent vie et offrent à l'ensemble une perspective toute en profondeur.
L'ardoise apparait, se marie à la pierre anthracite et la pente d'un toit vient casser la rondeur du paysage. Le minéral tranche sur les feuillages et trace l'empreinte intemporelle du passage des hommes.
Quelques touches d'argent pour les reflets du soleil, un peu de noir pour sculpter les bosquets... elle pose alors ses pinceaux et recule pour apprécier son œuvre.
C'est une petite cabane perdue dans la montagne. Nichée dans la verdure, on pourrait passer juste à côté sans la remarquer.
Elle y jouait, enfant.
Et y passait des heures, le regard ancré sur les sommets, à rêver qu'un jour, elle serait peintre.
Pour Kaléïdoplumes
vendredi 10 juin 2011
un prématuré
Il y a huit mois, commençait une aventure inhabituelle. Un partage hors du commun, un plaisir qui se profilait et qui a dépassé mes plus folles espérances.
Il y a huit mois, quatre mains se lançaient dans l'écriture d'un roman. Une histoire de terroir, d'amitié, d'amour et de guerre. Une histoire de vie dans un paysage sublime, une histoire de pierres endormies qu'un rêve fou réveillera.
Nous pensions mettre un an à l'écrire... c'était sans compter sur l'énergie qui fut la nôtre, mais surtout sur la force vive qui nous a portées jour après jour. Comme si raconter cette histoire avait une importance capitale, comme si elle avait hâte d'exister.
Elle en avait pour nous, évidemment, de l'importance. Mais au-delà de ça, nous nous sommes senties portées par toute une génération. Celle de nos anciens, pour qui les années 40 ne furent pas une fiction, mais leur terrible quotidien. C'était comme si écrire ce roman nous liait à eux, et eux à nous. Comme si nous avions pris sur nos épaules, et au bout de nos doigts, la charge de transmettre. Charge que nous avons précieusement prise en héritage...
Nous avons fait beaucoup de recherches, avant et pendant la phase d'écriture. J'en ai parlé déjà, ici. J'ai raconté comment celles-ci sont venues enrichir notre réflexion, et notre besoin de bien faire les choses, d'éviter toute erreur car le vécu des personnes dont nous avions entendu les témoignages méritaient la plus grande exactitude.
Pourtant, l'enrichissement est allé bien au-delà de ça. Je me suis sentie... chez moi. J'écrivais sans vraiment chercher mes mots, certaines scènes sont sorties d'un seul jet, comme si elles n'attendaient que mon feu vert pour enfin s'écouler sur la page blanche. Le sujet, le lieu, le contexte, tout m'était familier, et j'ai écrit comme on rentre à la maison, comme on retrouve un lieu aimé qu'on n'a pas habité depuis longtemps.
Bien sûr, ce plaisir était double puisque partagé avec mon amie cassy. Nous nous retrouvions chaque vendredi soir, et passions la plupart de la nuit plongées dans les aventures de nos deux héroines, nous assistions à leur éclosion, à leur naissance, puis à leur épanouissement.
Nous avons choisi avec passion chaque événement qui vint chahuter leur quotidien. Nous avons nous-mêmes été surprises par quelques uns d'entre eux, et c'est divinement bon, d'être surpris par ses personnages.
Il y a quelques jours, nous avons posé le point final à ce roman. Plus de 230 pages écrites dans une félicité permanente. Oh bien sûr, il y eut quelques doutes, quelques hésitations mais en règle générale, le fil des mots n'a jamais perdu son rythme, fluide, et pressé.
Reste maintenant le temps d'infusion... le temps de pause nécessaire avant la relecture, la correction finale. Mais le plus gros est désormais derrière nous, ce sont les derniers réglages avant impression qui sont à faire. Comme se mettre d'accord sur la couverture, par exemple ! C'est difficile, de trouver LA couverture qui dira suffisamment de l'histoire pour être légitime, sans en dire trop non plus... un dernier plaisir commun, avant la mise sous presse...
Et puis, parallèlement, j'ai créé un fichier destiné à voyager de maisons d'édition en maisons d'édition. Je ne sais pas quel accueil lui sera réservé, s'il s'en trouvera une qui aimera assez nos mots pour l'éditer. Peu importe en fait. Nous avons surtout envie de voir notre bébé apprécié par un oeil professionnel, lu par des lecteurs aguerris, car c'est ainsi qu'on apprend.
Histoire d'avoir les bonnes cartes en main, avant de commencer le prochain ;)
mardi 31 mai 2011
Ode au manque
Tendresse
Constance
Présence
Tristesse...
Tes mains dans mes cheveux
Sur mon front fiévreux
Ton oreille attentive
À mes questionnements
D'enfant.
Manque...
Amour
Rires
Larmes et frissons
Absence
Douceur d'un souvenir
Fête des mères
Parfum des fleurs
Joli bouquet
Plus un collier de nouilles
Du plus mauvais effet
Mais autour de ton cou
Toujours... pour mon sourire.
Amour
Manque
Perte
Seule
Seule face à mes propres enfants
Sans ton appui, ton aide
Ton expérience
Juste le souvenir
De tes yeux de maman
Sur mes boucles brunes
D'enfant
Vivant, vivace, présent
Amour, maman.
Pour Kaléïdoplumes
Il fallait composer un poème sur
la fête des mères... sans aucun verbe !
mercredi 18 mai 2011
Quand les objets racontent une histoire
Je ne suis pas du genre à amasser les objets.
Enfin, je dis ça... ceux qui ont vu mon intérieur pourraient être pris en flagrant délit d'hilarité compulsive, vu le bric-à-brac sans nom qui meuble actuellement ma maison, pourtant c'est vrai. Je préciserai donc que je ne m'attache pas aux objets.
Si je les perds, s'ils se brisent, cela ne me fend pas le cœur. C'est le destin d'un objet, de traverser nos vies tel une comète sans laisser de trace de son passage (une fois le balai passé, bien entendu...) C'est pas fait pour durer, sinon, imaginez un peu l'intérieur des maisons des centenaires... oui, certes, elles sont encombrées par un fatras de bibelots, c'est un mauvais exemple.
Bref, je ne m'attache pas aux objets.
Sauf pour deux d'entre eux.
Le premier me vient de ma mère, mais ce n'est pas pour cette raison que je l'aime. C'est une cruche à eau, de ce genre de cruche que l'on rencontre partout, dans le Sud-Ouest.

Je l'aime parce qu'elle me transporte dans un monde que j'affectionne, dès que je la contemple. Elle me rappelle ce jour de marché, accablé de soleil, où ma mère et moi l'avons dénichée, au milieu d'un étal d'objets disparates. Elle semblait nous attendre, n'être là que pour nous. Nous avons cédé à son appel silencieux, et depuis, dès que l'été approche, je la descend de son étagère, je la dépoussière, la nettoie d'un hiver morose, et la voilà prête à officier tout l'été.
Elle a la particularité de rafraîchir tout liquide versé en son sein. Une espèce de réaction naturelle, due à la porosité de sa moitié inférieure. L'évaporation qui se crée au contact de la terre qui la compose, permet au liquide de dépenser beaucoup d'énergie, et donc, il se refroidit, et reste d'une fraîcheur étonnante pendant très longtemps.
Elle est munie d'un petit bec, qui ne sert pas à verser, mais à boire directement à la source, même si je l'avoue, je m'en sers comme d'un bec verseur comme un autre.
Du plus loin qu'il m'en souvienne, il y a toujours eu une cruche à eau comme celle-ci, posée sur la table à chaque repas pris en famille.
Le second est également un objet local. Il fait partie d'un service, qui appartenait à ma grand-mère. C'est une assiette creuse. Toute simple. Sans valeur aucune si ce n'est sa valeur sentimentale.

Ce service basque est ancien, et a beaucoup servi. Il manque quelques plats, les assiettes sont ébréchées (celle-ci est l'une des rares à être restée intacte, phénomène que je ne m'explique pas vraiment) mais peu importe. Il est à mes yeux le plus beau des services de table.
J'aime sa simplicité, ses couleurs nettes et douces, sa rondeur gourmande, la douceur de son émail. Mais surtout, j'aime les souvenirs qu'il amène à ma conscience, dès que je m'en sers.
Je me souviens de la soupe que mamé versait dans cette assiette, je me souviens le cérémonial qui suivait, un cérémonial immuable, dû à la volonté d'un homme de goûter jusqu'à la quintessence au bonheur intense d'avoir une soupe chaude à manger. Mon grand-père a souffert de la faim, durant de longues années, et pouvoir se régaler d'un simple tourin à la tomate ou à l'ail, entouré par sa famille, était à ses yeux le plus grand des bonheurs.
Le silence qui suivait l'arrivée de la soupe, jusqu'à ce que cet homme trempe ses lèvres dans le breuvage brulant, m'a appris que parfois, les mots ne servent à rien.
Quels mots auraient pu mieux que ce silence quasi religieux décrire l'immense respect, et l'amour inconditionnel qui nous liait au papé ? Quels mots auraient pu rendre aussi bien le don d'amour d'une femme à son homme ? De ce genre de don qui ne demande rien en échange, sinon faire plaisir au clan...
Je me souviens qu'une fois la soupe goûtée, un soupir de satisfaction s'échappait de la bouche du papé ; c'était le signal que tout le monde attendait. Le signal que la vie pouvait reprendre, les conversations pouvaient à nouveau ronfler d'un convive à l'autre, dans une joie bruyante où chacun appréciait en conscience son bonheur d'être là.
Je me souviens aussi comment mamé s'arrimait aux assiettes, posées sur ses genoux, au creux de son tablier, le jour où mes tantes ont vidé la maison parce que la mamé était trop vieille pour rester chez elle, et qu'une place en maison de retraite attendait sa venue. Je me souviens de ses larmes devant ces deux harpies qui se battaient pour le moindre bibelot, et de son murmure lancinant quand je suis arrivée : « C'est pour la petite, les assiettes. Elles me les prendront pas, c'est pour la petite, les assiettes... » et comment j'ai foutu dehors ces deux femmes, et comment j'ai séché les larmes de la mamé, en lui prenant doucement les assiettes des mains. « Ça va aller, mamé, je les prends, les assiettes, tout va bien », comment j'ai mêlé mes larmes aux siennes, comment nous avons pleuré ce jour-là autant son homme que ma mère, les deux piliers sans qui la famille se délitait... et comment plus rien n'est allé bien, depuis ce jour.
Non, je ne m'attache pas aux objets. Mais toute règle a son exception, n'est-ce pas...
Pour Kaléïdoplumes
mercredi 4 mai 2011
Questions sans réponses
Je sais que je dois te parler, mais je ne sais pas quoi te dire. Les mots font un tas dans mon crâne, ils s’amoncellent depuis des mois. Depuis qu’Haize a vu le jour, depuis que le thème de ce livre est né, ils font bloc, et je tourne en boucle autour d’eux, sans trouver de faille.
Et cette consigne de correspondances avec des personnages morts depuis longtemps n’arrange rien. Quand j’ai vu le nom de Jean Moulin dans la liste, j’ai su que je lui écrirais. J’ai bien essayé de biaiser, j’ai été piocher un de mes vieux textes que j’ai remanié, adapté à la consigne, j’ai beau avoir essayé d’éviter de sans cesse revenir à la guerre, c’est plus fort que moi, j’ai écrit à Jean.
Parce que tu n’étais pas dans la liste ?
Oui, c’est à toi que j’ai besoin de parler. Rien qu’à toi. Tu es parti, j’étais si jeune... si inexpérimentée, si paumée... à des années-lumière de toi et de ta vie. Mais elle me rattrape sans cesse, j’ai beau fuir loin, elle est toujours là à m’attendre, elle et ses questions sans réponse.
Quand j’ai reçu tes confidences, je ne m’imaginais pas à quel point elles allaient entrer en écho avec ma propre vie, à quel point elles allaient à la fois m’entraîner au fond et me donner la force de me relever. J’ai osé l’impensable. Osé comparer ton calvaire et le mien. Malgré ce réflexe qui me disait de ne pas le faire, que ce n’était en rien comparable. Mais à quelle aune comparer les souffrances si ce n’est au marques qu’elles laissent sur notre peau ? En ce sens, je pense que mes cicatrices sont aussi profondes, aussi douloureuses que celles que tu as trimbalé le reste de ta vie, papé.
Est-ce que tous les rescapés, tous les survivants partagent la même expérience ? Est-ce que tous se sont raccrochés aux branches d’un figuier, au récit d’un être cher, à des souvenirs doux et sucrés ? Quand je t’entendais me dire combien parler de ce qui te manquait le plus était devenu plus qu’une nécessité, comment aurais-je pu deviner que je ferais la même chose, dans un autre enfer que celui des camps ? Tu parlais de famille et de bouffe, je parlais de came et de famille, celle de mon cœur puisque celle de mon sang ne savait rien de mes errances. Comme si en parler comblait le manque... oh oui, j’en ai saisi le sens caché, papé, j’en ai sucé toute la substance vive, je m’y suis perdue, même...
Et ce silence, ensuite. Ce silence obligatoire, car comment expliquer aux êtres que l’on aime plus que tout à quel point on a pu sombrer au plus profond du gouffre ? Je me suis tue bien moins longtemps que toi, papé... j’avais un besoin viscéral de dire mes maux, de les sortir de moi car ils pourrissaient ma vie, et empêchaient toute construction, toute projection sur un avenir que je ne savais pas imaginer.
J'ai galéré, papé, mais je pense y être parvenue malgré tout... malgré moi. J'ai même réussi à ne plus (trop) me sentir coupable d'être en vie (ça aussi, c'est une des choses que l'on a en commun, n'est-ce pas ?) alors pourquoi je suis toujours aussi fascinée par ce que tu as vécu ? Pourquoi ce que j'ai appris sur le syndrome du survivant ne comble pas ce manque que je ressens, pourquoi ai-je de plus en plus besoin de te parler ? Parce que c'est impossible ?
Serais-je à ce point tordue que je me cherche des impasses aussi fermées ? J'en suis bien capable, oui...
J'aurais tant aimé te demander si ce que j'ai vécu est vraiment du même ordre que ta propre expérience... j'aurais tant voulu te demander comment tu as repris goût à la vie, comment tu as fait pour résister.
Parce que tout est question de résistance, au fond.
Résister au néant, résister à l'envie de se laisser aller, résister pour vivre malgré tout puis, quand on va mieux, pour vivre tout court. Résister au « à quoi bon » si mortifère, si destructeur et pourtant si présent quand notre esprit libéré de ses chaînes ne sait plus à quoi utiliser sa puissance. Comment as-tu rempli tes journées, quand tu n'as plus eu besoin de résister pour un jour rentrer chez toi ? Quand tu as juste eu besoin de laisser le cours de la vie se dérouler sans heurt... et vivre en paix avec toi-même, enfin...
















































