Les Mots de Pati

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mardi 19 avril 2011

Nautiléa

62517810La grande maison s’éveillait lentement. Située en haut de la colline, elle surplombait le village et les champs avoisinants, offrant à ses occupants la plus belle vue de la région.
La vieille femme se plaça devant la fenêtre pour assister au lever du jour sur cette lande sableuse qu’elle aimait tant. Elle sirota son thé d’algues brunes à petites gorgées gourmandes, les pieds posés sur la table basse du salon. Petit à petit, une lumière timide chassait la nuit, révélant les maisons aux murs blancs et aux toits de nacre. L’arrivée des rayons laiteux la surprit en pleine rêverie. Ce jour était particulier, un jour anniversaire : celui de la mort de toute vie terrestre, quelques 500 ans plus tôt.
Le jour où la folie des hommes avait décimé tout espoir de survie d’une humanité devenue irrévérencieuse et dépensière, inconsciente et belliqueuse ; le jour où la guerre avait pris fin brutalement dans un monumental champignon incandescent ; le jour où une poignée de scientifiques, coincés dans leur bulle de plexiglas à 600 mètres de fond, avaient d’un coup échangé leur statut d’explorateurs en celui moins enviable de survivants de l’extrême. Ses grands-parents en faisaient partie.

Son enfance avait été bercée par les récits effrayants de leur adaptation au milieu aquatique, combien il leur fut difficile de renoncer à la surface, à la terre et au vent dans les cheveux… Comment un des leurs, particulièrement habile de ses mains, avait trouvé sur une épave de paquebot de quoi fabriquer une extension à leur bulle initiale, comment peu à peu, ils avaient tous développé des dons ingénieux pour se nourrir, se loger et gagner en confort élémentaire. La chance avait voulu que leur étude nécessite autant d’hommes que de femmes, ce qui avait facilité la création de « nouvelles cellules familiales ». Leur colonie, baptisée Nautiléa, s’agrandit peu à peu. Une école fut créée pour les petits d’hommes qui avaient fait leur apparition depuis Jour zéro. Les nautiliens les plus âgés servaient de professeurs à la jeune génération, aucun savoir ne devant se perdre.
Car au fil du temps, leur longévité s’était accrue, et rencontrer un nautilien deux fois centenaire était devenu banal. Ils devaient cette évolution à la découverte d’un corail des profondeurs, capable de bloquer la destruction des télomères, responsables du vieillissement des cellules d’ADN.

Peu à peu, le village s’éveillait. Quelques nautiliens sortaient ramasser la « rosée verte», un plancton qui se déposait dans des pièges chaque nuit. Ce plancton entrait dans la confection du gruau, aliment de base de Nautiléa, et apportait à lui seul la moitié des besoins énergétiques nécessaires à leur survie. D’autres partaient aux champs, récolter les moules et autres coquillages élevés dans de vastes nasses suspendues à une dizaine de mètres de la surface, ou partaient couper les algues cultivées tout autour du village. Chaque nautilien avait une fonction précise et vitale, que ce soit l’océanoculture, la cueillette de plancton, l’éducation des jeunes ou l’entretien du village. Survivre à 600 mètres de profondeur nécessitait une surveillance constante de l’activité sismique et de la marée. Ils avaient subi de graves secousses, au siècle dernier, qui avaient détruit une grande partie des habitations. Ils devaient leur survie au primo-labo, où ils avaient trouvé refuge juste avant que la mer ne se mette à trembler.

La porte du salon s’ouvrit sur une belle jeune femme aux yeux turquoise.
— Bien dormi, grand-mère ?
— Oui Latha, merci. Quoi de neuf sur le dôme ?
— Les ingénieurs sont prêts. Je pense que l’inauguration ne souffrira pas de retard.
— Bien, bien…
— Tu es sûre que tout va bien ? Tu parais lasse…
— Ça va, ne t’inquiète pas. Je vais aller m’habiller, et j’irai peut-être faire un tour, si la marée le permet
— Bonne idée grand-mère, répondit Latha en souriant. À tout à l’heure, pour l’inauguration ?

Elle sortit sur ces mots d’un pas léger et le sourire aux lèvres… ah, la jeunesse ! Le dôme… la dernière folie de Latha, mais une folie splendide qui allait changer leur vie. La jeune technicienne en construction submarine avait mis au point un dôme, immense demi-sphère étanche qui recouvrirait tout le village et serait pressurisée, ce qui permettrait aux nautiliens de sortir sans scaphandres, ni même de masque. Ils pourraient respirer librement un oxygène fourni par les plantes sous-marines cultivées en serre à cet effet. Ils pourraient communiquer à loisir, s’entendre rire… ou pleurer. Ils seraient à jamais libres de circuler dans leur prison de luxe !

La vieille femme se leva et prit la direction de la chambre. Elle n’avait aucune envie de s’habiller, encore moins de sortir. Elle était fatiguée. À 217 ans, elle estimait avoir gagné le droit de se reposer. Depuis plusieurs mois, chacune de ses nuits était habitée par le même rêve. Elle mourait en dormant, et remontait vers le paradis. Cette idée la remplissait de joie, mais chaque matin, elle se réveillait, prisonnière de ce corps usé et de cette vie abyssale qui n’avait de vie que le nom.
Comment peut-on vivre sans air ? Sans la chaleur du soleil sur la peau ? Sans le souffle du vent dans les herbes, sans le sable qui se glisse entre les orteils ? Elle avait envie de vivre libre, de courir nue sur une plage, sans combinaison de latex, sans masque et sans lentilles de vue. Les récits de ses grands-parents avaient ancré en elle une curiosité, une envie grandissante de voir de ses yeux, de toucher de ses doigts ce monde perdu. Et plus elle vieillissait, plus ce besoin avait pris de l’ampleur, jusqu’à devenir une idée fixe : elle voulait être libre, sans rien entre sa peau et les éléments, entre elle et la Terre.
Elle n’avait plus la force de le faire physiquement, elle le ferait donc en rêve.

Elle se brossa une dernière fois les cheveux, posa une goutte de parfum entre ses seins, tapota ses lèvres de poudre de nacre… Elle prit le petit aquarium et le posa sur le lit. Elle s’allongea juste à coté. À l’intérieur, la méduse ondulait gracieusement, ses longs filaments dessinant une traîne mortelle. La femme se mit à sourire. La méduse était son animal fétiche, son totem. Elle adorait son ballet langoureux, qui semblait lui susurrer « Viens à moi, rejoins-moi dans la danse éternelle… »
Elle souriait toujours quand elle plongea sa main entre les filaments. Sa dernière sensation fut un souffle léger dans ses cheveux, et une chaleur intense sur sa peau. Le paradis…

Pour kaléïdoplumes

Posté par patitouille à 10:48 - Prose poêtique - Commentaires [0] - Permalien [#]

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