Les Mots de Pati

espace privé d'écriture, histoire simple d'une famille simple, billets d'humeurs, moi, quoi.

mercredi 4 mai 2011

Questions sans réponses

Je sais que je dois te parler, mais je ne sais pas quoi te dire. Les mots font un tas dans mon crâne, ils s’amoncellent depuis des mois. Depuis qu’Haize a vu le jour, depuis que le thème de ce livre est né, ils font bloc, et je tourne en boucle autour d’eux, sans trouver de faille.
Et cette consigne de correspondances avec des personnages morts depuis longtemps n’arrange rien. Quand j’ai vu le nom de Jean Moulin dans la liste, j’ai su que je lui écrirais. J’ai bien essayé de biaiser, j’ai été piocher un de mes vieux textes que j’ai remanié, adapté à la consigne, j’ai beau avoir essayé d’éviter de sans cesse revenir à la guerre, c’est plus fort que moi, j’ai écrit à Jean.
Parce que tu n’étais pas dans la liste ?

Oui, c’est à toi que j’ai besoin de parler. Rien qu’à toi. Tu es parti, j’étais si jeune... si inexpérimentée, si paumée... à des années-lumière de toi et de ta vie. Mais elle me rattrape sans cesse, j’ai beau fuir loin, elle est toujours là à m’attendre, elle et ses questions sans réponse.
Quand j’ai reçu tes confidences, je ne m’imaginais pas à quel point elles allaient entrer en écho avec ma propre vie, à quel point elles allaient à la fois m’entraîner au fond et me donner la force de me relever. J’ai osé l’impensable. Osé comparer ton calvaire et le mien. Malgré ce réflexe qui me disait de ne pas le faire, que ce n’était en rien comparable. Mais à quelle aune comparer les souffrances si ce n’est au marques qu’elles laissent sur notre peau ? En ce sens, je pense que mes cicatrices sont aussi profondes, aussi douloureuses que celles que tu as trimbalé le reste de ta vie, papé.

Est-ce que tous les rescapés, tous les survivants partagent la même expérience ? Est-ce que tous se sont raccrochés aux branches d’un figuier, au récit d’un être cher, à des souvenirs doux et sucrés ? Quand je t’entendais me dire combien parler de ce qui te manquait le plus était devenu plus qu’une nécessité, comment aurais-je pu deviner que je ferais la même chose, dans un autre enfer que celui des camps ? Tu parlais de famille et de bouffe, je parlais de came et de famille, celle de mon cœur puisque celle de mon sang ne savait rien de mes errances. Comme si en parler comblait le manque... oh oui, j’en ai saisi le sens caché, papé, j’en ai sucé toute la substance vive, je m’y suis perdue, même...

Et ce silence, ensuite. Ce silence obligatoire, car comment expliquer aux êtres que l’on aime plus que tout à quel point on a pu sombrer au plus profond du gouffre ? Je me suis tue bien moins longtemps que toi, papé... j’avais un besoin viscéral de dire mes maux, de les sortir de moi car ils pourrissaient ma vie, et empêchaient toute construction, toute projection sur un avenir que je ne savais pas imaginer.

J'ai galéré, papé, mais je pense y être parvenue malgré tout... malgré moi. J'ai même réussi à ne plus (trop) me sentir coupable d'être en vie (ça aussi, c'est une des choses que l'on a en commun, n'est-ce pas ?) alors pourquoi je suis toujours aussi fascinée par ce que tu as vécu ? Pourquoi ce que j'ai appris sur le syndrome du survivant ne comble pas ce manque que je ressens, pourquoi ai-je de plus en plus besoin de te parler ? Parce que c'est impossible ?

Serais-je à ce point tordue que je me cherche des impasses aussi fermées ? J'en suis bien capable, oui...

J'aurais tant aimé te demander si ce que j'ai vécu est vraiment du même ordre que ta propre expérience... j'aurais tant voulu te demander comment tu as repris goût à la vie, comment tu as fait pour résister.

Parce que tout est question de résistance, au fond.
Résister au néant, résister à l'envie de se laisser aller, résister pour vivre malgré tout puis, quand on va mieux, pour vivre tout court. Résister au « à quoi bon » si mortifère, si destructeur et pourtant si présent quand notre esprit libéré de ses chaînes ne sait plus à quoi utiliser sa puissance. Comment as-tu rempli tes journées, quand tu n'as plus eu besoin de résister pour un jour rentrer chez toi ? Quand tu as juste eu besoin de laisser le cours de la vie se dérouler sans heurt... et vivre en paix avec toi-même, enfin...

Posté par patitouille à 11:03 - correspondances - Commentaires [4] - Permalien [#]

Commentaires

    Moi aussi je me demande comment on fait après, pour occuper ses journées, après avoir resister, après avoir donné toutes ses forces à une bataille sans nom?
    Tu l'as finalement temrinée cette lettre, et c'est bien....

    Posté par domie, jeudi 5 mai 2011 à 23:10
  • Juste pour dire que je t'ai lue.
    Bises.

    Posté par madeleinedeprous, vendredi 6 mai 2011 à 17:55
  • On se nourrit du regard de ceux que l'on aime, de la beauté du soleil qui se lève, du coucou qui se remet à chanter à chaque printemps...

    Posté par GrandeSoeur, vendredi 6 mai 2011 à 22:22
  • Et vivre en paix avec toi meme, enfin....

    Je pense que la tout est dit....Quand tu vivras vraiment en paix avec toi meme, tu ne te poseras plus la question....je pense que pour y arriver il faut déjá se pardonner. Se pardonner d'avoir fait...De ne pas avoir fait...D'avoir dit...De ne pas avoir dit....Bref, se pardonner de n'étre qu'un etre hummain en somme.
    Et lá....le coeur devient plus leger.

    Plein de bises pour toi.

    Posté par josie, lundi 9 mai 2011 à 08:02

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