samedi 14 novembre 2009
Et c'est le temps qui court, court...
Le
temps qui passe...
Ça
fait tellement longtemps que je n'ai pas eu le temps d'écrire.
D'écrire vraiment, de me poser pour un long moment, avoir le temps
de choisir mes mots, les regarder s'aligner les uns après les
autres. Il faut un miracle pour que je puisse m'octroyer un instant
tranquille, à faire ce que j'aime, sans être dérangée...
Ce
qui m'ennuie, c'est qu'en ce moment, je n'ai pas le temps de me
rendre compte que le temps file. Et lui ne m'attend pas.
D'abord,
c'est mon père. Le seul ascendant direct qui me reste, côté
famille. Je m'en suis rendue compte pour de bon il n'y a pas si
longtemps, qu'il était le dernier. Ben oui, quand on n'a pas le
temps de vivre, on ne l'a pas non plus pour se forcer à voir ce qui
chagrine... pratique, certes, mais stérile, vous en conviendrez.
Il
a accompagné son amie dans la maladie d'alzheimer, pendant plus de
dix ans tout seul, par peur qu'on les sépare. Ça l'a usé jusqu'à
la trame. Il n'est plus aujourd'hui que l'ombre de l'homme solide sur
lequel je me suis appuyée. Et ça me perturbe de perdre cet autre
rempart, après ma mère. Impression de vide intense...
Et
puis, c'est perturbant tout court, parce qu'il est en demande
constante, et que je fais d'innombrables allers-retours de chez moi à
chez lui, pour ses courses, ses visites chez le médecin, pour le
rassurer aussi, parfois.... je le fais de bon coeur, bien entendu. De
toute façon, je ne sais pas faire semblant, alors si je le fais,
c'est parce que je veux le faire.
Mais
à force, c'est ma vie qui part en quenouilles...
Je
vais avoir 50 ans dans un peu plus d'un mois. Il y en a qui paniquent
à l'idée de voir ce 5 au début du chiffre... moi, ça ne me fait
rien. Franchement. J'm'en fous d'avoir 50, 55 ou 60 ans. Ce n'est
qu'un âge parmi d'autres. Et ceux d'avant, pour ma part, je ne les
regrette pas et n'ai aucune envie d'y revenir.
50
ans... j'ai l'impression d'avoir tellement plus ! Je suis fatiguée.
La vie me fatigue.
Elle a du bol que je l'aime, cette conne...
jeudi 5 novembre 2009
Amitié, hisoire d'une mutation
Il y a quelques temps, j'ai vu une émission très intéressante,. Elle laissait la parole aux "cinquantenaires". Une sorte de bilan de leurs expériences de vie, de là où ils en étaient...
C'était très sympa, comme reportage. Et puis c'est devenu passionnant.
Une femme disait son étonnement devant un fait qu'elle avait remarqué, autour d'elle. Elle nous racontait comme l'amitié avait changé de statut, entre la vie de ses parents et la sienne. Et quand elle a dit cela, j'ai eu comme un impact au fond de mon crâne de fausse blonde...
Parce que si j'essaie de me remémorer les amis de mes parents, venant manger chez eux, par exemple, ben y en a pas eu tant que ça. J'en connais, certes. Je me souviens par exemple d'au moins deux couples, des amis très proches de mes parents. Eh bien, ils sont venus à la maison, oui, mais quand on y songe, pas si souvent que ça. Les gens qui mangeaient à la maison, ceux pour qui le cercle intime était ouvert, c'était la famille. Essentiellement les membres de la famille de ma mère, plus précisément.
Alors que si j'en juge par les gens qui gravitent autour de ma table... c'est tout l'inverse ! Pour ma famille, je peux compter sur les doigts de mes deux mains leur venue à la maison sur une année, alors que je suis bien incapable de dire combien de mes amis sont venus manger... ils sont trop nombreux.
Intriguée par ce constat, j'ai posé la question autour de moi... à des collègues, à des amis, et à certains membres de ma famille, tous de mon âge, ou presque. Et à leur grand étonnement, c'est la même chose pour eux. Ils ont en général assez de mal à se souvenir de repas entre amis chez leurs parents, alors que les repas de famille étaient légion. et eux, c'est l'inverse. La grande majorité des gens qui viennent chez eux sont des amis.
L'amitié a donc, du moins pour ma génération, subi une sorte de mutation, elle a pris du galon, et ce au détriment de la famille.
Bien sûr, j'y vois quelques explications. Les divorces qui se sont multipliés, les familles recomposées et leur lot de difficultés... le manque de dialogue, l'éloignement géographique, qui induit un éloignement plus relationnel... les fameuses "histoires de famille"...tout ça complique évidemment les relations.
Mais je me demande si ce n'est pas plus subtil...
Peut-être qu'à l'époque de nos parents, se faire des amis n'était pas si simple. Si je me base sur mes parents, leurs amis étaient quasiment tous issus du monde du travail. C'était des collègues ou de mon père, ou de ma mère. Et je me demande s'il était simple de rencontrer des gens ailleurs que sur le lieu du travail. Les vacances, pour nous, du moins, se passaient en location, en famille, pas top pour rencontrer des gens. Et si l'on remonte aux parents de mes parents, bouger de sa région était fort difficile, et donc très rare (évidemment, j'exclue le long "voyage" de mon papé, lors de la guerre...).
Et puis, la famille était omniprésente. Un roc sur lequel s'appuyer et parfois une croix à trainer, mais elle était toujours là. Peut-être plus par tradition que par choix, d'ailleurs...
À croire que les amis, même proches, n'obtenaient pas aussi facilement que ça le "droit" de rompre le cercle intime de la cellule familiale parents-enfants ? Je ne sais pas...
Aujourd'hui, il semblerait que ce soit presque l'inverse. Sous couvert de l'adage bien connu "On choisit pas sa famille", il semblerait que nous avons, à un moment donné, opté pour un autre choix, le choix du coeur, et l'on se fabrique une nouvelle famille, faite d'un nombre plus ou moins grand d'amis. Et ces derniers n'ont pas à obtenir de sésame pour entrer dans notre cercle familial intime, ils en font presque partie d'office, du moins dès qu'ils passent du stade de copains à celui d'amis...
Car nous avons codifié l'amitié. Elle possède désormais différents "niveaux". On a les collègues, les copains, et les amis-les-vrais. Moins nombreux que les copains, on sait pouvoir compter sur eux, au moindre signe de tempête. Et cette amitié se scelle par de nombreuses rencontres. Dans le foyer familial. Dans le cercle intime.
Il est vrai que si pour nos parents, rencontrer des gens était compliqué... on peut dire que pour nous, c'est tout de même plus simple. Pourquoi ? Je ne sais pas trop... Un reste de Mai 68 ? L'évolution des mœurs aurait aussi changé la donne dans nos rencontres ? Le rejet des traditions, en masse, aurait donc scellé le devenir de nos liens familiaux, devenus bien plus fragiles finalement, que nos liens amicaux ?
À voir...
Et que dire de ce que le Net a apporté, à ce sujet ! Aujourd'hui, il suffit de converser via un mail, un blog lu, un forum... pour croiser des plumes qui nous parlent, qui remuent en nous des choses qui nous donnent envie de rencontrer, de vérifier de visu si ce qu'on a perçu à la lecture est également présent face à face. Et je peux témoigner que par le biais du Net, on peut faire de très belles rencontres, qui donnent naissance à une amitié vraie et sincère. Et durable.
Si je me fie à mon vécu en ce domaine, je peux dire qu'aujourd'hui, mes amis partagent bien plus ma vie que ma famille. C'est un constat qui me chagrine, quelque part... Parce que j'ai eu la chance d'avoir une famille aimante et fidèle, une famille au grand coeur. Et la disparition de quelques pierres de taille a eu raison du ciment qui nous liait. Je sais que nous nous aimons, tous. Mais on ne se voit quasiment pas. Même, on s'écrit bien peu... on se voit au détour d'un mariage, ou plus tristement, d'un enterrement de quelque vieux... On se promet de s'appeler, et la vie nous tire loin de nos promesses.
Mais mess amis, eux, sont toujours présents dans ma vie. Je peux passer un moment sans les joindre, il n'existe pas ce vide difficile à combler, pour les recontacter. Le fil reprend là où il s"était stoppé, sans heurt... Ils sont finalement ce que je nomme ma famille de coeur, et si je l'ai choisie, c'est qu'elle m'apporte ce dont j'ai besoin.
Je me souviens comme ma mère appréciait quand mes amis venaient manger
dans sa maison. Que je partage ces instants avec elle la comblait de
joie. Et je me demande si elle ne m'enviait pas ce vivier d'êtres
chers, sur qui je savais pouvoir compter...
L'amitié a muté. Elle a remplacé les liens familiaux si difficiles à entretenir. Elle remplit nos coeurs de chaleur, de rires, de joie, de partage. Elle a pris la place que la famille a longtemps tenu.
Je me demande s'il en sera de même pour nos enfants.
Ou si un jour, à travers leurs propres choix de vie, la famille reprendra une place de choix dans leurs vies...
lundi 12 octobre 2009
Non... pas le temps... je n'aurai pas le temps...
Il y a des moments dans la vie où le temps s'égrenne plus vite que prévu. Où tout ce qu'on a à faire ne tient pas dans le temps qu'on a devant soi. Où les aléas s'enchaînent sans qu'on ait le temps de souffler. Où ce qu'on doit régler l'emporte sur ce que l'on voudrait faire, vraiment. Sur ce qui nous porte, qui nous insuffle l'impression d'exister pour de bon, l'ancrage dans la vie, celle au moins qu'on aime vivre. Des moments où on ne peut qu'essayer de surnager.
Je traverse une de ces périodes. J'essaie de me trouver du temps. Pour écrire, pour lire... pour MOI. Mais en ce moment, je n'y arrive pas.
D'abord, il y a mon satané genou, évidemment. Qui va en s'étiolant, petit à petit. Cette année, j'ai fait le calcul : à cause de lui, j'ai été en arret maladie toutes les 4 semaines en moyenne. À raison d'une petite semaine d'arrêt minimum à chaque fois, le nombre de jours où il m'a bloquée chez moi est ahurissant ! j'ai pété un cable : j'ai décidé de devancer l'appel, et de me faire poser ma prothèse à une date choisie par MOI ! Na.
Donc, normalement, je me ferai opérer fin mars ou début avril 2010.
Ensuite, il y a le taf. Bien sûr, c'est maintenant que je ne vois plus le temps filer que le boulot se met en mode overdose. Pas drôle sinon...
Donc en ce moment, je jongle avec les différents hangars à révision, les différents avions, quitte à devoir en gérer jusqu'à trois par semaine... pas le temps de m'ennuyer, c'est clair !
Et puis, il y a mon père.
En fait, il y a surtout mon père.
À 83 ans, cet homme que j'ai toujours connu efficace, solide, organisé est devenu un homme épuisé. En quelques mois à peine, il est méconnaissable. Lui sur qui on a toujours tous pu compter, est devenu incapable de faire fonctionner son réveil-matin. Il ne sait plus le nom des objets qui l'entourent, ou plutôt il met un temps fou à s'en souvenir. Pareil pour des gestes simples comme se lever de son fauteuil, ou de son lit. Pareil pour faire fonctionner son four ou ses plaques de cuisson... bref, il sait ce qu'il doit faire, mais ne sait plus le faire...
À en croire sa neurologue, il souffre tout simplement du mal qui frappe tous les accompagnants de personnes atteintes par la maladie d'Alzheimer. En clair, il est crevé. Usé jusqu'à la trame.
Parce qu'il a eu peur qu'on le sépare de sa compagne malade s'il décrivait avec véracité son quotidien, il a des années durant minimisé les difficultés qu'il rencontrait chaque jour, à s'occuper d'elle. Jusqu'à en être tellement miné qu'il a atteint une sorte de point de non-retour.
Il est depuis quelques mois sous anti-dépresseurs, lui qui a longtemps pensé que la dépression nerveuse était "une maladie de bonne femme", comme il disait, le voilà au pied du mur. Confronté à la difficulté de vivre son quotidien, il commence à comprendre les affres qu'a traversé ma mère, quand elle était en dépression. Il commence à prononcer le mot même de dépression, il comprend enfin que peut-être il ne soit pas impossible qu'il ne puisse plus tout gérer tout seul.
Et c'est pour lui un choc terrible.
Comment faire comprendre à mon père que désormais, il doit laisser aux autres le soin de gérer sa vie ?
Avec les enfants de sa compagne, nous avons mis en place tout un tas d'aides à domicile, afin de le décharger de responsabilités devenues trop lourdes pour lui.
Ses repas lui sont livrés midi et soir, chaque jour, car ça le fatiguait trop de penser à faire des courses ou cuisiner pour deux... Une infirmière passe matin et soir leur donner leurs médicaments, car il commençait à avoir peur de se tromper dans les doses... Une aide-ménagère passe tous les jours, tant pour faire un peu de ménage que pour s'occuper de la compagne de mon père, désormais incapable de même se laver ou s'habiller seule...
Tous ces intervenants, mon père est bien conscient qu'ils sont là pour l'aider, et il me dit souvent qu'il est bien content et soulagé de ne plus avoir tout ça à gérer seul... Mais...
Mais tout ça le stresse autant que cela le soulage. Parce que toutes ces aides soulignent aux yeux fatigués de mon père la somme de choses qu'il ne peut plus faire, et combien il a changé. C'est douloureux pour lui, de devoir dépendre des autres... même s'il sait que ces gens sont là pour les aider à rester ensemble, sa compagne et lui. Ensemble et chez eux, plutôt que dans une maison de retraite où Alzheimer les séparerait forcément.
Alors on s'efforce de lui apporter notre présence, autant que faire se peut.
Sauf que ça me bouffe ma vie. Que je n'ai plus le temps de rien et que ça m'emmerde tout autant que je trouve normal de m'occuper de lui, je suis partagée entre ressentiment et envie de l'aider.
Parce que je sais surtout que si mon père doit quitter sa maison... et être séparé de sa compagne... je ne donne pas cher de sa peau.
Alors je tiens bon le cap. Bien sûr.
Ecrire me manque, partager me manque. Alors je vais essayer malgré tout, je vais essayer quand même de trouver le temps nécessaire à ma propre survie morale.
vendredi 19 juin 2009
Les conférences
C'est pas le tout, de se sortir de la came. Il y a l'après...
Après ma cure, j'ai entamé une thérapie. Et dans cette thérapie était prévu un exercice qui m'a complètement paniquée. On me demandait de témoigner de mon expérience devant des jeunes, dans des lycées. Le but était double : témoigner, bien sûr, essayer de faire en sorte que refroidissent les envies de découverte de certains auditeurs, mais aussi assumer son propre parcours. Reconnaître devant témoin qu'on avait été 'victime consentante', comme m'a sorti un psy bourré de tact... Néanmoins, je décidai de relever ce défi. De montrer aux autres que je m'en étais sortie.
Je reprends...
De me montrer à moi-même que je pouvais oraliser tout ce qui m'était arrivé. Le faire mien. Et me prouver que je pouvais en parler au passé.
Je me souviens...
La première fois. Je les ai regardés, avant de monter sur l'estrade. J'ai vu leur regards peu enthousiastes. « Pfff... génial. On va encore se prendre un leçon de morale gratuite... » Et d'un coup, leur regard qui se fixe, incrédule, sur celle qui va leur assener ce palabre qui les gonfle d'avance... pas possible, mais elle a notre âge !
Je me souviens...
Mon silence coi, la boule d'angoisse au creux du ventre, mes mains qui se tordent. J'avais jamais parlé en public. Tu parles d'une première... « Je n'y arriverai pas, je vais m'enfuir, tout planter net, y a pas idée aussi, de me faire parler devant tant de gens, ils me croiront jamais de toute façon. » Et puis, je ne sais pas comment, je me lance. « Bonjour ! Je m'appelle Patricia et je suis dépendante à l'héroïne. » Une formule toute faite, que je pique royalement aux Alcooliques Anonymes... il faut bien commencer par quelque chose.
Je me souviens, je ferme les yeux. Je ne veux pas les voir m'examiner. Les voir m'écouter. Les voir chercher sur mon corps des marques qui prouveraient ce que j'énonce d'une voix encore timide. Parce qu'avant de fermer les yeux, j'ai eu le temps de voir la stupeur remplacer l'étonnement. J'ai même eu le temps de lire une sorte d'incrédulité vaguement culpabilisante sur le visage d'un des adultes présents, un prof, je suppose... non, je ne veux pas voir ça pendant que je vais vider mon sac.
Mais si je ne vois plus ces regards qui me scrutent, je les sens encore, et ne peux empêcher une sourde colère d'enfler en moi. Ainsi, on me juge. Sans même savoir, sans même me laisser expliquer, raconter. Quels cons... Se calmer. Leur montrer que je suis mieux qu'eux, que je vaux le coup qu'on perde quelques instants à entendre ce que j'ai à dire.
Je me lance enfin. Je raconte ma descente en enfer. J'essaie de garder un ton neutre. Mais je n'y arrive pas. Plus je parle, plus les souvenirs, encore récents, affluent en moi. Ma voix se casse, me quitte peu à peu. Et je me tais. J'ouvre les yeux, balaie l'assistance d'un regard désarmé.
— Vous ne pouvez pas comprendre... comment vous expliquer calmement ma prison quotidienne ? Je vous vois, vous vous dites : Non, ça ne pourrait pas m'arriver, à moi. Et pourtant... il suffit de si peu, pour se perdre. Vous me jugez, mais vous savez quoi de ce que j'ai enduré ? Et comment pourrais-je vous le rendre accessible ? Je suis désolée, mais je ne peux pas.
Et je suis partie. J'ai tout planté net. Je me suis enfuie et je me suis sentie comme une merde. C'est ma psy, quelques jours plus tard, qui m'a donné les clés. Qui m'a expliqué comment faire.
— Ne parle pas pour tout l'auditoire. Ne parle que pour ceux que tu sens concernés. Et uniquement pour eux. Ne regarde qu'eux, oublie les autres.
C'est ce que j'ai fait. Les fois suivantes, je me suis rendue compte que peu à peu, j'étais en mesure de repérer dans le regard de certains quelque chose de l'ordre du savoir. Certains comprenaient de quoi je parlais. Ils savaient. Il y en avait peu. Au fil de mon récit, je les surprenais à opiner discrètement du chef, je voyais dans leurs yeux, ou à la façon de se trémousser sur leur chaise, que je leur parlais de ce qu'ils expérimentaient. Ils ne découvraient rien, ils savaient déjà ce que j'allais dire...
Alors c'est à eux que je me suis adressée, zappant complètement les autres. Et peu à peu, ma voix s'est affirmée. Je savais quoi dire, et comment articuler mon récit pour leur insuffler un peu d'espoir. Oui, on peut. C'est dur, c'est terriblement long, et difficile, mais on peut s'en sortir. Il faut oser y croire. Je ne sais pas combien ont pu puiser assez d'énergie positive pour se battre. Parfois, je me demande si ces conférences ont servi à quelque chose... si au moins un d'entre eux s'en est sorti. Et si j'y fus pour quelque chose.
Mais ce que je sais, c'est qu'elles m'ont été utiles à moi. Elles m'ont permis d'affronter sans crainte et sans honte le regard des autres. Et avec le temps, d'assumer mon histoire.
Même si parfois, quand je croise aujourd'hui un de ces regards ignorants et mauvais juges, il m'arrive encore de ressentir cette pointe de colère sensible... comme une petite piqure de rappel.
jeudi 21 mai 2009
Conversation intime
— Qu'est-ce que tu fais, fille ?
— J'écris, papé.
— Tu écris quoi, fille ?
— Ta vie, papé.
— Ma vie ? A-t-elle donc eu tant d'importance ? Je n'étais pourtant qu'un paysan parmi tant d'autres...
— Je sais. Mais tu as tant vécu, papé. Traversé tant de tempêtes.
— Et tu crois que ça fait de moi quelqu'un d'important ? Que ça m'a rendu différent ?
— Important, je sais pas, mais différent, oui. Je le crois, papé. Mais ça m'a surtout changée moi.
— Tu as traversé tes gouffres personnels, fille. T'ont-ils changée ?
— Je l'espère, papé. Sinon, à quoi ça sert, de faire des erreurs, et d'en comprendre le sens ?
—
Je ne sais pas, fille. À t'entendre, tes erreurs ont modifié ta
personnalité. Mais si tu en avais fait d'autres, serais-tu une autre ?
— Je pense, oui. Enfin, je crois.
— Alors, que viennent faire mes épreuves dans tout ça, fille ? Tu n'as à priori pas besoin de moi pour changer...
— Tu m'as aidée à surmonter mes peurs, papé. Tu m'as montré la route à suivre.
— Et j'ai fait tout ça du fond de mon trou, fille ?
— Non, papé. Du centre de ton coeur. C'est ta force de vie que tu m'as donné. Et ton amour de l'autre.
— Tu ne me l'as jamais dit, fille.
— Parce que tu es parti trop tôt, papé. Je ne me connaissais pas encore. J'étais à peine vivante, à l'époque.
— Pour qui écris-tu ma vie, fille ?
—
Pour mes fils, papé. Pour qu'ils te connaissent au travers de mes yeux.
Pour qu'ils connaissent leurs racines, d'où et de qui ils sont issus.
— Et la vie d'un vieux fou de fermier têtu, ça les intéresse, fille, tu crois ?
— Je l'espère bien, papé. Je l'espère.
— Tu vas encore t'assoir sous le figuier, fille ? Avec tes petits ?
— Le figuier est tombé, papé. Il vit maintenant là où tu vis toi... dans mon coeur, papé.
— Rien ne dure jamais, petite... tout change. Tu devrais aller dormir, fille.
— Je devrais, oui. Mais je vais écrire encore un peu.
— Tu me manques, fille. Profite, et que ta vie soit pleine et sincère.
Tu me manques aussi. Tellement, si tu savais...
mercredi 20 mai 2009
Avoir le temps
encore un extrait de mon marathon.
oui... j'ai écrit longtemps, et beaucoup... et vous plaignez pas, je vous varie fiction et autobio, alors hein!! ;)))
**********
Apprendre à prendre le temps.
J'ai longtemps pensé que je ne l'avais pas. J'étais persuadée que je mourrais jeune. Pour deux raisons évidentes.
D'abord, ma mère est morte à 47 ans. Donc, je mourrais moi aussi aux alentours de cet âge-là. Forcément. Vous en connaissez beaucoup, vous, des filles qui sont plus vieilles que leur mère ? Ah ! Vous voyez bien. Évident.
La seconde, encore plus évidente, c'est que depuis que j'avais fêté mes seize hivers, j'étais en sursis. Forcément. Quand on a failli mourir, et qu'on se voit offrir un second départ, c'est forcément du bonus. Parce que l'erreur n'avait pas été que je manque de clamser de mes bêtises, mais bien que j'en ai réchappé. Évident, vous dis-je...
Alors autant vous dire que le temps, hein... j'en avais pas tant que ça à gaspiller. Donc pas la peine de se projeter dans un futur lointain et nébuleux, je le verrais pas de toute façon. Pas la peine de s'ennuyer avec ces histoires de crème anti-rides et autre trompe-couillon, on me la fait pas, à moi, j'aurai jamais de rides. Pas la peine non plus de remettre à la retraite des voyages et autres joyeusetés... autant les vivre de suite, au moins ce sera ça d'engrangé !
J'avais beau me raisonner, rien n'y faisait. Je savais bien que l'évidence n'était évidente qu'à mes yeux, j'en démordais pas. Je mourrais avant d'avoir soufflé mes 48 bougies.
Oui, je vous vois glisser un œil curieux sous la petite image qui accompagne mon pseudo... oui, y a bien marqué 49 ans.
Et non, à priori, les morts savent pas encore parfaitement bien maîtriser le langage html et les subtilités d'un forum de marathon.
Eh bien pourtant, ça m'a sciée net, de m'apercevoir que, oui, j'allais bien vivre plus que prévu. Totalement prise au dépourvu, la pati. C'est que ça m'arrangeait pas, ça. Pas du tout, même. J'avais rien prévu, moi, pour cet après incongru.
Il a bien fallu que j'accepte de poser mes pas en des lieux où ma mère n'avait pas marché. Faire des choix qui ne devraient rien à celle qui avait toujours été mon repère maitre. Avancer en aveugle. Ça m'a pris un an, pour m'y résoudre. Et une esquive de plus à dame la faucheuse, histoire de faire bon poids...
C'est difficile, de se dire qu'on est désormais plus vieux qu'un de ses parents. Et que ça a l'air parti pour durer un chouïa... difficile de trouver ses marques. De ne plus avoir en tête une image sur laquelle calquer sa route. Pour le première fois de ma vie, je me suis vraiment sentie orpheline.
Et puis me dire que oui, j'aurai le temps de voir pousser mes gosses, les voir s'installer dans leurs vies. Le temps de mener à bien des choses qui me tiennent à coeur, comme ce roman... le temps de vivre. Débarrassée de la peur de mourir depuis longtemps, pour l'avoir frôlée de près et peut-être aussi l'avoir souhaitée parfois... je me sens libre de pleinement profiter de ce qui va s'offrir à moi. Même si je ne l'aborde pas tous les matins de façon légère et rassurée.
En même temps... ça a quand même eu un bon coté. La crise de la cinquantaine, cette soi-disant claque de se dire « la vache, ça y est, je passe de l'autre côté, j'ai les chiffres contre moi, je suis vieille, etc » ne m'angoisse pas du tout. Pfeu... fastoche : déjà vécu !
lundi 18 mai 2009
La mort... dernier tabou
autre morceau choisi de mon marathon...
**********
« La mort fait tellement peur qu'on préfère ne pas la regarder en face, et s'imaginer qu'il y aura une session de rattrapage quelque part dans la stratosphère. »
À lire cette phrase de cassy, je me suis demandée si j'avais jamais eu peur de la mort. Impossible de me souvenir. J'en conclue que non.
C'est peut-être dû à ce que j'ai traversé, peut-être à ce que j'ai entendu des souffrances de certains de mes proches... ou à ce que je crois, au plus profond de moi.
Quelle importance, au fond.
Je n'ai pas peur de mourir, non. La mort, je l'ai regardée dans les yeux, par deux fois. Je ne l'ai ni apprivoisée, ni combattue. Elle s'est esquivée, voilà tout. Elle m'a regardé, et a passé son chemin, me laissant par deux fois pantelante au bord du sentier.
Je l'ai vue venir chercher mes proches, un à un. Parfois en conscience, parfois brutalement. Elle a fait des cratères sans fond dans mon cœur. Les morts laissent un vide qui ne se comble pas. J'ai le cœur plein de cratères lunaires. Mais je vis.
Pour moi, la mort fait partie intrinsèque de la vie. Elle est sa fin nécessaire. Et une étape.
Quand j'ai accompagné ma mère sur sa fin de vie, j'ai compris que ce n'était pas un sujet qu'on peut aborder avec n'importe qui. C'est vrai que la mort est tabou. Que l'agonie est une chose qu'on n'aborde pas à table, à la fin du repas, entre poire et fromage. Même si le besoin d'en parler est pressant. J'allais écrire vital...
Moi, je trouve normal d'en parler. Je trouve ça tellement normal que j'en ai fait une de mes occupations, puisque je suis de temps en temps bénévole, dans un centre de fin de vie. Une occupation riche en expériences humaines, vous vous en doutez.
Et si j'avais dû avoir des doutes quant à l'importance d'aborder le sujet de la mort, ce bénévolat les aurait fait s'envoler pour de bon. Car s'il existe une constante chez tous les patients que j'ai pu accompagner, c'est bien leur grande, leur profonde solitude face à leur mort. Il leur est souvent impossible d'en parler avec leurs proches, sous peine de voir s'effondrer la carapace fragile qui les tient debout. Quand leurs angoisses ne sont pas tout bonnement niées par un optimisme de façade.
Oui la mort fait peur. Qu'on ait peur de l'absence, ou bien de voir l'autre souffrir, le résultat est toujours le même pour le patient : il se retrouve seul avec ses besoins de communication.
Pourtant, la mort est une expérience qu'on est seul à vivre. Et qu'on doit vivre seul. Mais avant d'en arriver là, on est encore en vie. Et on a le besoin de parler de cette ultime étape, qui va tout chambouler.
La seconde fois que j'ai vu la mort de près, c'était l'an dernier. J'avais chopé une pleurésie et j'ai bien cru que j'allais cette fois y passer.
Il s'est alors produit une drôle de chose.
Alors que j'en étais à plusieurs jours sans sommeil, percluse de douleur, j'ai d'un coup passé un cap. Je me suis rendue compte que je n'avais rien qui me retenais ici. Et que j'avais envie de laisser aller les choses là où elles semblaient vouloir aller... Oui, je sais, je ne devrais pas dire ça, c'est faux, j'ai plein de choses qui me retiennent. Mais sur l'instant, ces choses ne m'ont pas sembler faire le poids. Je me sentais partir, et je n'ai pas lutté. J'étais très tentée par un lâcher-prise total.
Est-ce l'extrême fatigue ? La douleur ? Ou bien justement cette absence de peur face à la mort ? Je ne sais pas. Toujours est-il que quelques jours plus tard, du fond de mon lit d'hôpital, j'en étais encore à m'interroger sur la pertinence de ma survie.
Ce sentiment étrange (chez moi, du moins), j'ai eu beaucoup de mal à m'en défaire. Encore aujourd'hui, parfois, je me demande ce qui m'a fait tenir. Et je suis surprise d'avoir survécu. Notez que je parle de surprise, et non de chance... Eh bien, de ça, je ne peux en parler qu'avec les autres bénévoles. Parce que mes proches ne peuvent pas entendre ces interrogations-là. Du moins, sans souffrir du fait que leur présence, leur amour ne suffisait pas à me retenir ici...
Ce sont mes amis bénévoles qui ont recueilli mes doutes, mes questionnements. Et qui m'ont aidé à y voir plus clair. Ils savent l'importance de confier ces sentiments-là, et la mort n'est pas tabou, pour eux. Il en est même qui m'ont dit me comprendre... On apprend tellement, au contact de ces hommes et de ces femmes, qui voient la vie les quitter. J'apprends à leur contact, et j'espère pouvoir leur apporter le centième de ce qu'ils m'offrent. Auprès d'eux, je deviens oreille, réceptacle, je deviens une présence. Parfois, j'aide à comprendre ce qui les angoisse, avec l'aide de l'équipe soignante. La principale de nos occupations est de faire fuir leurs douleurs. La plupart du temps, cela suffit à leur redonner l'envie de jouir des jours qui leur restent. À se faire plaisir. Et on voit alors s'éloigner leur envie de raccourcir leur fin de vie.
Simplement parce qu'on a entendu leur souffrance, et qu'on y a répondu.
samedi 16 mai 2009
Marathonnage intensif...
En vue de ce marathon d'écriture, que je tenais à faire consciencieusement, j'ai fait une assez longue pause internet. Besoin d'une coupure, dans mes mots, et dans ma présence en ligne. Besoin de prendre du temps pour moi, et pour mon roman.
Depuis que j'ai repris le travail, c'est plus compliqué, de trouver le temps de m'y mettre...
Ou plutôt, le temps, je le trouve toujours, mais ce n'est pas forcément au moment où j'ai le temps que j'ai envie d'écrire... c'est là la délicate subtilité de la chose.
Et finalement, je n'ai pas du tout écrit, durant cette pause. J'ai lu, par contre. Beaucoup. Et je me suis rendue compte que quand je lis, j'ai maintenant deux visions du texte, en superposition. Un œil dévore l'histoire, pendant que l'autre décortique la façon dont l'auteur a écrit le passage que je lis !
C'est très déstabilisant, et en même temps, ça enrichit ma lecture, va comprendre !
Mais je m'égare...
Cette année encore, le marathon fut riche en expériences, et en émotions. Et il fut double, aussi. Eh oui, j'ai rempilé hier soir. Histoire de partager cette expérience avec des plumes amies, mais aussi parce qu'écrire ainsi, ça a un petit côté dopant, et aliénant (mais dans le sens positif, hein, pour une fois!). Quand on goûte à cette sensation d'envol de l'écriture, on a envie que ça continue, encore et encore...
voici un petit aperçu de ce que j'ai écrit hier...
*********
Créer,
c'est important. Ce fut même vital. Pour moi. Ça a été ma planche de
salut. Ce qui m'a permis de tenir, pendant mon analyse, et après. Mais
bon sang, que ce fut difficile et angoissant !
Créer n'importe
quoi, mais agir. Sur la matière, les mots, les idées ou quoique ce soit
d'autre. Agir et ne plus subir. Agir en conscience. Être acteur et non
plus spectateur de ma vie. Oser.
L'argile a tenu le rôle de catalyseur de ce que je devais « aplanir »... et c'est même pas une métaphore...
Ma
colère, issue de tout ce que j'avais refoulé, avant, pendant et après
mes galères opiacées, me bouffait encore trop régulièrement le peu
d'énergie qui me restait, au sortir de mes séances chez le psy. Et
pourtant, je n'en avais vraiment pas à perdre...
J'avais vu
travailler le potier du village, quand j'étais gamine. Complètement
fascinée par ces formes qui naissaient comme par magie sous ses doigts,
j'avais été saisie par la texture de l'argile. C'est donc vers elle que
je me suis tournée, pour m'y ressourcer.
Et puis, la poterie, c'est
pas un art de fainéant ! L'en faut, de l'ardeur, pour travailler les
pains de terre. Juste ce qu'il me fallait ! Je pouvais taper l'argile
sur le plan de travail jusqu'à ne plus sentir mes bras, mes paumes.
Parfois, j'exultais tellement que j'en criais à pleins poumons !
Presque un orgasme. Une libération jubilatoire. J'avais tellement
besoin de me vider de tout ce qui m'empêchait de respirer que je
préparais l'argile pour tous les participants de l'atelier ! Ça, je
pouvais faire.
Parce qu'après... c'était une autre affaire.
Une
fois prête, l'argile semblait m'attendre au tournant. « vas-y, ose un
peu me façonner, pour voir si tu y arrives... » et je n'y arrivais pas.
Mes mains étaient... mortes. Tétanisées. Anxieuses. Tremblantes,
collantes de sueur. Je regardais cette boule ocre et ne savais pas
l'approcher.
J'avais peur de créer. Je n'avais aucune idée de ce que
je pouvais bien faire de ça. L'animatrice, pensant m'aider, me
suggérait « Un vase ? Un pichet ? Un cendrier ? »
Putain, bouge! Active-toi ! « on » va voir que tu flippes. Bouge !
Alors
je me lançais, je me jetais à l'eau, et là non plus c'est loin d'être
une métaphore... j'étais en nage, en panique totale. J'entamais une
forme, comme on me l'avait appris, enroulait colombin sur colombin, et
je détruisais. Tout. De façon systématique. Et je partais. M'enfuyais
plutôt.
Il m'a fallu du temps, beaucoup de temps, et de boules
d'argile qui séchèrent sur place, pour que je comprenne que c'était
bien beau, de se vider de sa rage... mais que ce serait mieux, si
j'apprenais par quoi la remplacer.
Et finalement, ce n'est pas ma psy, qui m'a aidé pour cette étape. Mais l'animatrice de mon atelier de poterie.
Elle
m'a appris à tourner l'argile. Et ce fut une idée de génie. Parce qu'au
tour, faut carrément oublier l'idée de force ou de violence. Il faut
« sentir » comment l'argile s'élève sous la pression des doigts, une
pression qui est nécessairement régulière et lente, sinon, tout part en
vrille.
Comme dans la vie...
J'ai donc appris à prendre mon
temps. À ne plus oublier que j'avais dorénavant le temps. Le temps de
vivre. D'explorer cet avenir que j'avais réussi à m'offrir, tout compte
fait.
Et le miracle eut lieu. J'ai laissé mes mains être guidées par
la terre, la laissant m'apprendre les bons gestes, les bonnes
attitudes. J'ai pris confiance. Petit à petit, ma rage a disparu,
laissant la place à la création. J'étais capable de faire quelque chose
de mes mains. Et c'était quelque chose de bien.
Ça peut paraître
con, de s'ébaubir devant un minable bol en grès même pas régulier, même
pas d'épaisseur uniforme. Mais qu'est-ce que j'étais fière, de cette
toute première pièce façonnée par Moi.
samedi 4 avril 2009
Promesse.
On s'était fait une promesse.
De ces promesses de gosses — parce que nous n'étions finalement que des gosses — qui prennent une importance considérable. Une promesse, que dis-je... un serment. À vie. Qu'une fois sortis de ce bourbier infect, on serait là, l'un pour l'autre. Toujours. Quoi qu'il arrive. N'importe quand, n'importe où. Si tu tombes, je tombe, mais je te lâche pas. Deux gosses qui jurent sur la vie, par besoin. Par peur surtout. Peur de replonger, de devoir tout recommencer. Alors non, on serait là, toi pour moi, et moi pour toi.
Quand j'ai prêté serment, je pensais sincèrement que ce serait toi qui me tiendrais la tête hors du bouillon. Depuis que je t'avais rencontré, c'est bien ce que tu avais fait. À me tenir serrée quand je tremblais de froid, et de mal. À m'éponger le front quand une nausée plus violente que les autres me coupait en deux au-dessus des toilettes... tu étais mon phare, mon guide. Mon roc.
Mais la vie est une foutue garce, quand elle veut. Le partage n'a pas été équitable. J'ai eu de la chance, beaucoup de chance.
J'ai eu ma famille, autour de moi, présente, chaleureuse, larguée mais présente. Toi, tu étais seul avec un père que tu détestais, même quand il était sobre.
Le souvenir du Doc était vrillé en moi, j'avais en boucle son regard fixé sur moi, comme pour me dire « je t'interdis de faire marche arrière » Toi, tu avais ton reflet dans un miroir bon marché... et ton regard solitaire pour toute compagnie.
Même quand la vie m'a paru cruelle, injuste... en me privant d'un coup de tous mes amis de l'époque, ce fut en fait ma planche de salut. Privée de mes contacts, il m'aurait fallu une volonté que je n'avais plus, pour replonger dans mes enfers passés. Toi, tu as retrouvé toutes tes vieilles habitudes, ton même studio juste au-dessus de celui d'un de tes anciens fournisseurs.
C'est donc toi qui le premier m'a appelée à l'aide. Je suis venue aussitôt. Bien sûr. Et je t'ai soutenu, je t'ai empêché de lâcher prise. Je t'ai fait marcher toute la nuit, je t'ai fait boire des litres de café, pour ne pas que tu sombres dans un sommeil définitif.
Et quand quelques jours plus tard, tu as été mieux, je suis partie. Reprendre le cours de ma vie.
Pendant des années, nous avons gardé le lien ouvert. Opérationnel. L'un de nous déménageait ? Il envoyait en tout premier lieu ses nouvelles coordonnées à l'autre. Naturellement. Parfois sans même un mot d'accompagnement.
Juste un lien. Une main tendue.
Tu l'as souvent chopée au vol, ma main. Parfois de justesse. À tel point que j'avais fini par croire que je serais toujours capable de te rattraper. Je ne compte plus les nuits passées à tes côtés, à te veiller, à te consoler, à t'assurer que c'était la dernière fois, que tu ne replongerais plus. À tenter de partager la chance que j'avais eue, avec toi.
Il aura suffi d'une seule et unique fois...
Près de quinze ans s'étaient écoulés. Tu avais tenu bon, ce coup-ci. Tu avais même un job régulier. Une femme partageait ta vie. Je l'avais rencontrée une fois, lors d'une de nos rares entrevues « juste comme ça... pour le plaisir » Une chouette fille, jolie, et dingue de toi. J'étais confiante. Tu avais tout pour tenir le coup.
Je n'ai pas trop voulu penser à ces mois sans nouvelles de toi... je me disais que le bonheur est plus difficile à partager que la peine.
Et puis un soir, tu as appelé.
J'avais du monde, ce soir-là. Une dizaine de copains venus faire la fête chez moi. J'ai compris, au son de ta voix, que tu avais tardé à m'appeler. Que je devais me dépêcher. J'ai juste pris le temps de prévenir mon mari, et j'ai tout plaqué net. J'ai roulé aussi vite que j'ai pu, sans me faire arrêter.
Quand je suis arrivée devant ton immeuble, j'ai compris que c'était trop tard. Les pompiers, les flics aussi, étaient là depuis bien plus longtemps que moi... Je les ai regardés t'emmener, sans pleurer. J'étais glacée dedans.
J'étais arrivée trop tard. La seule fois. Celle de trop.
Je m'en suis voulue longtemps. Très longtemps.
J'avais tenu ma promesse. Tellement souvent. Je ne pouvais pas vivre à ta place. Je n'avais pas pu te transmettre suffisamment d'espoir pour qu'à tes yeux, le jeu en vaille la peine.
Ce n'est pas ma faute. Je sais tout ça. Pourtant, je m'en suis voulue. Peut-être plus pour t'avoir si souvent tiré hors de l'eau que pour aucune autre raison, d'ailleurs... comme si je m'étais acharnée à vivre à ta place, et que tu avais juste accepté d'essayer pour me faire plaisir.
Et puis, j'ai finalement admis que je n'y étais pour rien. Que tu avais seul scellé ton destin, en quittant cette fille adorable, en larguant ton job si durement acquis... en replongeant. Encore.
Alors, je t'ai pleuré.
Il n'empêche, oui... à chaque fois que ma vie a changé, que j'ai déménagé, que j'ai changé de nom, de ville, de vie... mon premier réflexe a été de te prévenir. Encore aujourd'hui, quand je pars en vacances quelques part... même pour un week-end sympa entre amis... mon premier geste est de t'appeler.
Je le suspends, ce geste, mais ma main l'amorce, puis reste figée... juste un instant, avant que le cours de ma vie ne reprenne son rythme.
Bien sûr, tu me manques. Bien sûr, je te porte en moi, comme tous mes tendres... alors pourquoi ce réflexe ne me lâche-t-il pas ?
Une habitude ? Un rituel ?
Un besoin ?
Peut-être bien... Comme si ce réflexe était une béquille, en cas de faiblesse de ma part... quelle que soit cette faiblesse.
Un étai, virtuel mais existant quand même. Même si ce n'est que dans ma tête, j'ai l'impression d'en avoir... besoin.
Et puis peut-être reste-t-il une once de cette fidélité, de ce lien, entre nous. Tu vois, même séparés par la mort (par la vie ?) tu restes mon ancre. Celui vers qui me tourner, instinctivement. Une part de la lumière qui éclaire ma route.
Les promesses d'enfants sont puissantes. Indélébiles. La nôtre m'a portée, me porte et me portera. Encore.
dimanche 29 mars 2009
L'amie.
Ce week-end, nous avons fêté les cinquante ans de ma meilleure amie. Une fête à la hauteur de l'évènement.
Samedi
soir au restaurant, une quinzaine d'amis autour d'elle, qui rayonne de
nous avoir à ses côtés. Elle trône au centre de la tablée, ses yeux
papillonnent d'un invité à l'autre... elle déguste l'instant, je le
vois. Un repas de gala, pour une amie de cœur.
Soirée terminée chez
elle, et poursuivie en ce dimanche, avec un repas concocté par sa
mère... Un couscous royal, digne de ceux de mes souvenirs, quand on
rentrait du lycée et que sa maison embaumait les épices.
Car cette
amie, je la connais depuis trente cinq ans. La seule qui, à l'époque, a
percé le mur de mon isolement, de ma différence. Avec simplicité,
naturel... avec évidence.
On avait pourtant pas grand-chose en
commun. Ni les origines, ni le caractère. On s'est juste retrouvées
dans la même classe. Il aura fallu quelques mois, pour qu'on se parle,
qu'on se rapproche, qu'on se découvre.
Et on ne s'est plus quittées.
J'étais
la moins sage, elle était posée. J'étais assez extravertie, elle était
presque timide. Quelle drôle d'alchimie a donc agi, pour qu'au-delà de
nos différences, nous sachions percevoir tout ce qui nous réunissait ?
Nous
habitions tout près l'une de l'autre. On pouvait se voir des fenêtres
de nos chambres, qui donnaient du même côté de la rue. Nous partions
ensemble au lycée, en revenions de même, parfois en chantant, le plus
souvent en discutant.
Je sortais de ma cure, cette année-là. J'étais
en vrac. Complètement à l'ouest, incapable de savoir comment me
comporter, avec les autres. Je ne savais pas comment vivre. Sans savoir
que c'était ce dont j'avais le plus besoin, elle m'a montré comment
faire.
Elle m'a appris tout ce que je ne savais pas. L'amitié,
les fous rires idiots et salvateurs, les longs palabres sans fin au
pied de nos immeubles, suivis de discussions interminables au
téléphone, sitôt rentrées chez nous. Elle m'a appris les cours, les
devoirs à faire, la litanie des jours qui se suivent et se ressemblent.
Oui, les jours se ressemblaient, et ce n'était pas si mal... c'était
même rassurant. Elle m'a appris la légèreté, la jeunesse,
l'insouciance. Elle m'a appris la simplicité. le partage, la présence
aussi. Une présence sans faille.
Elle m'a montré la quiétude, la
certitude du lendemain. Elle me parlait de ce jour lointain (irréel
pour moi, à l'époque) où nous nous marierions, où nous aurions des
enfants... et même ce jour où nous serions vieilles et ratatinées, et
où nous égrènerions nos souvenirs communs.
Elle avait une telle
confiance en l'avenir ! Une telle certitude qu'il y en aurait forcément
un, et que nous le partagerions ! Et moi, je la croyais. Non parce que
je pensais cela possible, mais parce qu'elle y croyait si fort que
j'avais peu à peu envie qu'il se déroule comme elle le décrivait.
Elle
m'a appris le quotidien. Et moi, je lui ai offert le petit grain de
fantaisie dont elle avait envie. Elle m'a dit un jour à quel point je
la poussais à oser des choses qu'elle ne s'imaginait pas capable de
faire... J'ai eu beaucoup de mal à la croire, tant elle m'a toujours
paru être celle qui donne. Qui ME donne.
Je ne sais pas si elle a
vraiment conscience de ce qu'elle m'a si généreusement, si
naturellement offert... tout comme je m'imagine mal possible de lui
avoir apporté autant qu'elle le dit... mais j'y crois. Parce qu'elle me
le dit, et que je sais pouvoir avoir confiance en elle.
Bien
sûr, la vie nous a parfois éloignées l'une de l'autre. Mais jamais le
lien ne s'est rompu. Je me souviens d'une de ces trêves... j'avais
déménagé dans un autre département. Nous nous étions rapprochés de mes
grands-parents, j'avais bifurqué vers un BEP, elle avait continué le
cycle long, vers le bac...
Mais elle m'a appelée, comme ça, 6 mois
plus tard, pour m'encourager à la veille de mon Brevet. Nous avons
repris le fil de nos vies, tranquillement, comme si notre dernière
entrevue ne datait que de la veille.
Je me souviens d'une autre
trêve... plus longue. Je sortais avec un garçon à l'opposé de moi,
l'antithèse parfaite de celui que je venais de quitter... j'avais
besoin de ça, pour pouvoir passer à autre chose. Une
relation-pansement, en quelque sorte. Elle ne l'appréciait pas, à juste
titre. Quelques mois sans se voir beaucoup, sans se parler non plus...
Mais
ma mère est tombée malade. C'est elle que j'ai appelé en tout premier.
Il était tard, je me souviens... nous sommes restées longtemps au
téléphone. Elle me sentait inquiète, et me réconfortait. Encore une
fois, naturellement, sans heurt aucun, nos vies se sont de nouveau
entremêlées, le plus simplement du monde.
Nous sommes tombées
amoureuses à quelques semaines d'intervalle. Elle si sage, l'avait
rencontré en boîte de nuit. Nous y allions si peu souvent, qu'il faut
croire que ce soir-là était inscrit sur son livre de vie, car c'est
toujours le même, qui tout à l'heure, la regardait amoureusement fêter
son anniversaire...
Quelques jours avant la mort de ma mère, elle
est venue le lui présenter. Mon fiancé était là aussi. J'ai vu ma mère
nous regarder toutes les deux, moi sa fille et elle, mon amie, sa
presque fille, comme elle disait. Elle était rassurée de nous voir
heureuses, casées... surtout moi, soyons honnêtes ! Je suis sûre que
cette rencontre a fortement joué dans le départ serein de ma mère...
Le
temps a passé. Beaucoup de choses ont changé dans ma vie. Mariée,
divorcée... remariée, il y eut bon nombres de fois où je l'ai surprise,
dans mes choix de vie. Mais elle ne m'a jamais jugée, jamais regardé
autrement qu'avec son cœur. Même si parfois mes choix l'ont laissée
pantoise, elle n'a jamais eu la moindre parole moralisatrice. Juste
l'attention soutenue d'une amie fidèle. Je ne sais pas si elle se rend
compte à quel point ce me fut précieux...
Quand je nous regarde,
trente cinq ans après, je ne vois pas les marques du temps sur son
visage, mes rides disparaissent. Nous sommes toujours ces deux gamines
si proches et si différentes qui avons tant partagé. Et qui partageons
encore.
Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais j'aime à
penser qu'il ressemblera à ce qu'elle me décrit toujours... et je me
surprends à rêvasser d'un demain lointain, où nous feuillèterons
ensemble l'album photo de nos vies, un plaid sur nos vieilles jambes,
et un feu de cheminée qui réchauffe nos vieux os.



























